‹ Le Virgile travesti en vers burlesquesChapitre 53 sur 227 · LIVRE TROISIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE TROISIÈME

Par trois fois la lune cornue Sur notre horizon est venue Depuis que je suis dans ces bois, Où je me cache en tapinois.

Je vois tousles jours ces grands hommes (La peste du siècle où nous sommes), Qui gardent leurs boucs et brebis, Couverts de peaux au lieu d'habits :

Lors mon sang de frayeur se glace, Et je sens allonger ma face, Sans hyperbole, d'un empan.

Mon vivre n'est qu'un peu de gland, Et quelquefois du fruit sauvage ; Grâce à monsieur l'anthropophage, Je meurs de faim le plus souvent.

Le moindre bruit que fait le vent, Je pense que c'est Polyphème.

Certes, ma misère est extrême, Et jamais on ne pâtit tant, Et vous-mêmes, en m'écoutant, Vous faites aussi triste mine Que moi sur qui la peur domine.

Depuis ce temps-là, dans ce bord Aucun navire n'a pris port.

Lorsque j'ai vu vos banderoles, J'ai fait quatre ou cinq capnoles, Et puis à pas de pantalon1, Me frappant le cul du talon, Je suis venu vers vous, mes braves.

Faites de moi des choux, des raves *, Tuez-moi, ne me tuez pas :

Dans la vie et dans le trépas Je trouverai mon avantage, Pourvu qu'en ce maudit rivage, Je ne serve point d'aliment A ce détestable gourmand. »

Comme il contoit son aventure, Cette effroyable créature, Ce prodigieux animal,

Dont il avoit dit tant de mal, Parut au haut d'une colline Avec sa taille gigantine : Chacun de nous crut voir marcher Quelque mont ou quelque rocher.

Il s'en venoit vers le rivage, Le très-mal plaisant personnage, Gros, mal bâti, sale, velu, Et n'avoit qu'un œil, le goulu, Et duquel il ne voyoit goutte, Ce qui le fâchoit bien sans doute.

Un grand pin servoit de bâton A ce Polyphème glouton, Et pourtant il plioit encore, Tant pesante étoit la pécore, Et portoit pendu, le grand fou, Un grand jeu d'orgues à son cou, Qui lui servoit de cornemuse.

Une grande troupe camuse De brebis venoit après lui, Dont il soulageoit son ennui, Depuis qu'Ulysse d'une pique Avoit éventé son optique.

Ce loup, plutôt que ce berger, Qui savoit les hommes manger, Bien mieux qu'aucun qui fût au monde, Entra jusqu'aux genoux dans l'onde, Dont il lava son œil percé, Non sans avoir les dents grincé, Car du sel marin la morsure Irritoit bien fort sa blessure.

Après avoir longtemps lavé, Et relavé son œil crevé, Il nous montra sa fesse nue, Et fit quelque allée et venue Dedans la mer, et même il vint Auprès de nous, le quinze-vingt5.

La mer (telle étoit sa stature) Ne lui venoit qu'à la ceinture.

1 Par sauts, par gambades, — à la manière de celui qui est habillé en Tantalon et qui danse une pantalonnade.

2 A votre fantaisie. — Nous retrouvons encore cette locution très-familière au Ve livre :

Qu'il en fasse des choux, des raves...

-' 3 L'hôpital des Quinze-Vingts, sis dans la rue Saint-JIonoré, était destiné, comme on sait, à recevoir trois cents aveugles. .......

Nous pensâmes devenir fous, Quand nous vîmes auprès de nous Le plus puissant paillard du monde Se promenant ainsi dans l'onde.

Quelques-uns, au lieu de tirer Leur ancre, afin de démarrer, Ne firent qu'en couper la corde, Criant bien fort : Miséricorde !

Le vilain, qui les entendit, Et qui la chair fraîche sentit, Tourna vers eux son grand visage, Et, s'il eût cru lors son courage, L'animal s'en venoit à nous, Et nous étions fricassés tous ; Mais nous eûmes pour gardienne La bonne mer Ionienne.

11 ne put aller plus avant, Dont de rage presque crevant, Ce malin fit une huée, Dont la mer, aussi secouée Qu'elle l'est par les Aquilons, Se boursoufla par gros bouillons.

L'Italie en fut étonnée, Et l'Etna, par sa cheminée, Fit sortir des gémissemens, Ou bien plutôt des hurlemens, Horrible écho de la huée De cette personne endiablée.

J'oubliois que le pauvre Grec, Très-pâle, très-maigre et très-sec, Fut reçu de nous avec joie, Quoi qu'un des destructeurs de Troie :

Aussi l'a voit- il mérité Par sa grande calamité.

Lors l'on vit les Monoculistes * Venir par différentes pistes.

Aucun de ces enfans d'Etna En son grand front plus d'un œil n'a.

Jugez de leur grandeur extrême Par celle du grand Polyphème :

Peu différente étoit la leur De celle de ce grand voleur.

One mortel n'a vu, ce me semble, Moinsd'yeux et plus d'hommes ensemble.

Ils venoient furieusement,

Et pourtant assez lourdement :

Quoique démesurés colosses, Ils me parurent un peu rosses.

Des cyprès allans et venans, Ou de grands chênes cheminans, Du bois, qu'aucun fer ne profane, De Jupiter ou de Diane, Sont la seule comparaison Qu'on puisse faire avec raison De ces messieurs anthropophages, Au reste tous vilains visages.

Quand ils eussent eu deux bons yeux (Ils n'en avoient qu'un chassieux), Jamais n'eussent été leurs faces Que patrons à faire grimaces.

Quand ils approchèrent la mer, Ce fut à nous à bien ramer.

Mais quelle fut notre imprudence !

Sans avoir non plus souvenance De notre bon prince Ilélcnus, Ni des discours par lui tenus, Que si ce bon compatriote N'eût jamais connu notre flotte, Nous allions fort bien nous fourrer, Sans nous en pouvoir retirer, Tout droit dans la mer défendue Où si souvent nef s'est perdue ; Mais, quand on a peur, pour un peu On se jetteroit dans un feu, Et nous craignions Charybde et Scylle Moins que ces monstres de Sicile. Boreas vint tout à propos, Qui nous mit l'esprit en repos ; Il venoit de devers Pelore.

Il me semble qu'il souffle encore, Tant j'ai gardé le souvenir Du bien qu'il nous fit à venir.

Ce bon vent, des vents le plus sage, Nous porta par delà Pantage, Le golfe dit Mégarien, Et le bas Thapse, en moins de rien.

Le pauvre Grec Achéménide Nous servit en ces lieux de guide, Et me disoit tous les endroits De la côte, en son lthaquois,

« Les gens à un seul œil, les Cyclope».

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