‹ Le Virgile travesti en vers burlesquesChapitre 61 sur 227 · LIVRE QUATRIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE QUATRIÈME

De plumes, dont il est aussi Porté tant par-là que par-ci (Ou par-ci par-là, l'un vaut l'autre.

En un métier comme le nôtre, On ne rime pas comme on veut, Mais seulement comme l'on peut) .

Celte conteuse de nouvelles En fit partout courir de belles Tant d'iEneas que de Didon, Publiant qu'elle avoit fait don De sa personne à maître Énée, Et cela par bon hyménée; Et qti'iEneas, de son côté, S'étoit sottement garrotté; Que ce restaurateur de Troie Se donnoit bien fort au cœur joie Avec la dame, et que tous deux Sans se mettre en peine si d'eux Sortiraient les deux républiques Par lesquelles, à coups de piques, De dagues, masses, flèches, dards, Sont tombés tant de bons soudards, Ne s'amusoient plus dans Carthage Qu'à vaquer à leur mariage, Et passoient les jours tout entiers A se faire des héritiers.

Leurs courtisans faisoient de même, Tout étoit veille de carême * , Les vendredis et samedis, Comme les lundis et mardis.

On n'entendpit que sérénades, On ne voyoit que mascarades, Faire festins, danser ballets ; Fous les maîtres, fous les valets.

Tout alloit, en cour, par écuelles 2.

Tantlesmessieurs que les donzelles, Les donzelles que les messieurs, Faute d' exercices meilleurs, S'appeloient : Mon petit cœur gauche, Faisoient jour et nuit la débauche.

Les plus morigénés d'eux tous Poovoie nt passer pour de grands fous ,

Et Didon étoit résolue, Dût-on l'appeler dissolue, Et quand bien on en médiroit, Que, tant que l'hiver dureroit, Elle passeroit son envie, Et feroit jour et nuit la vie, De pareille force et vigueur Malgré l'hiver et sa rigueur.

Ce sont les discours malhonnêtes Dont la plus méchante des bêtes Rendit les peuples ébahis Du vaste Libyque pays.

Puis elle alla trouver Hiarbc, Le roi du peuple pique-barbe, Que le grand Jupin>mmon fit A Garamante, qu'il ravit ; Elle fut longtemps son amante, Cette donzelle Garamante, Et tint longtemps embéguiné Ce Dieu, par son teint basané.

Ce prince honoroit fort son père, Et n' honoroit pas moins sa mère, Afin de vivre longuement3:

Pour cela, magnifiquement Il avoit fait bâtir cent temples, De riche structure, et fort ampkv ; Dans ces cent temples, cent autols (Peu de gens en ont vu de tels), Ornés de figures taillées, Très-artistement grisai liées.

Devant chaque autel, lampe étoit, Qui beaucoup d'huile lui coûtoil, Étant jour et nuit allumée ; Là, mainte victime assommée, Par ce roi noir vêtu de blanc, Engraissoit la terre de sang.

Les portes en étoient ornées De fleurs, de rubans cordonnées, Et les rubans, comme les fleurs, Étoient de diverses couleurs.

La nouvelle étant donc semée Par la méchante Renommée,

* Mardi gras.

* Faire tout aller par écuelles, mettre tout par écuelles, c'est manger et dissi per largement.

3 Allusion au quatrième commandement du Décalogue.

Que Didon et le Phrygien Scandalisoient les gens de bien, Ce prince du pays Libyque Comme un amant bientôt se pique, Et qu'il avoit l'esprit hautain, Crut qu'il n'étoit rien plus certain.

Il s'en alla tout en colère Au temple s'en plaindre à son père.

Voici les discours qu'il lui tint, Les yeux pleurans, pâle le teint, Et les mains vers le ciel haussées, L'une dans l'autre entrelacées :

« 0 grand Jupiter ! révéré Du Maure au grabat peinturé, Et qui pourtant n'as grande cure Du Maure ni de sa peinture, Quoique le Maure en vérité Boive souvent à ta santé, Ton tonnerre et tes pétarades, Ne sont donc que fanfaronnades, Et tout le bruit qu'au ciel l'on fait N'est rien que du bruit sans effet?

Quoi ! le bon qui te sacrifie, Et le méchant qui te défie, N'en feront donc ni pis ni mieux ; Et la terre, au-dessous des cieux, N'aura que le désavantage D'être plus basse d'un étage ?

Et moi qui te sers nuit et jour, Et la Didon qui fait l'amour, Mériterons de même sorte, Si bien, Jupiter, qu'il n'importe De faire bien, ou faire mal ?

Auprès de toi tout est égal 1 Une Didon, une coureuse, S'en vint, en faisant la pleureuse, Nous demander place à bâtir :

Cette fugitive de Tyr, Qu'en ce rivage nous reçûmes, Et dont compassion nous eûmes, Est éprise d'un autre gueux, Qui se fait nommer le Pieux ; Cet autre Paris, cet Énée, Avec sa troupe efféminée, Comme une donzelle accoutré, Poudré, frite, fardé, mitre D'une toque Méonienne,

Avec cette Sidonienne Tout ouvertement fait dodo, Et, comme on dit, vit à gogo.

Ainsi par cette bonne dame, Cependant que je te réclame, Je me trouve amoureux cornu, De quoi je te suis bien tenu.

A d'autres, Jupiter, à d'autres !

Si sur les sacrifices nôtres Tu fondes tes meilleurs repas, Ma foi, tu n'engraisseras pas.

De mes victimes assommées, Et de mes lampes allumées Je suis fort mal récompensé.

Vraiment, si je l'eusse pensé, Je n'eusse pas perdu ma peine, Et mainte vache, et bête à laine, Seroient encore dans leur peau A faire honneur à mon troupeau. »

Cette harangue bien sensée, Ainsi chaudement prononcée, Fit tout l'effet qu'elle devoit.

Seigneur Jupiter, qui tout voit, Vit le monsieur et la madame Qui s'appeloient : Mon cœur, mon âme, Et l'un de l'autre embéguinés Sans cesse se rioient au nez, Sans se mettre beaucoup en peine, Autant jEneas que la reine, S'ils faisoient les gens caqueter.

Cela fâcha bien Jupiter.

Il appela son fils Mercure, Bâtard de gentille nature, Et bien aussi morigéné > Qu'un garçon sans offense né :

Il est vrai qu'il aimoit à prendre, Mais on en est quitte pour rendre.

Sitôt que son père le vit, Voici le discours qu'il lui fit :

« Va faire brider un zéphyre, Monte dessus et t'en va dire A maître ;Eneas le Troyen Qu'il ne fut jamais qu'un vaurien ; Que sa mère de son courage Nous avoit promis davantage.

Deux fois des mains des Grecs sauvé, On ne l'avoit pas réservé

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