LIVRE QUATRIÈME
Pour faire de l'amant fidèle, Ou plutôt du Jean de Nivelle.
Dis-lui qu'un miroir à putain Pour dompter le pays latin Est un mal propre personnage, Et que de Teucer le lignage Demande un homme de vertu, Et non pas un cogne-fêtu1, Pour le faire bientôt renaître, Et dans le bas monde paroître Arbitre de tous les États, Foulant aux pieds les potentats.
Si cette grandeur l'importune, Qu'il n'empêche pas la fortune D'Ascagne à cela destiné Par un arrêt au ciel donné.
Qu'il cesse donc de me déplaire ; Qu'il navigue et me laisse faire, Et, s'il dit qu'il n'en fera rien, Qu'il s'aille, vous m'entendez bien; Je ne veux point dire le reste.
Vole donc, mon fils, adieu, preste!»
Ainsi lui parla Jupiter, Et Mercure alla s'apprêter :
A ses talons, que mule aucune, Par respect, jamais n'importune, Talonnières il ajusta, Et puis proprement ajouta A chacune une paire d'ailes, Car ce Dieu ne pourroit sans elles, Quoique Dieu, non plus qu'un caillou, Voler sans se casser le cou ; Mais, quand il a la jambe armée De sa talonnière emplumée, Dessus la terre et dessus l'eau Il ne se trouve point d'oiseau Qui voulût faire une carrière Contre un tel porte-talonnière, Qui pourroit dû vol disputer Avec l'oiseau de Jupiter.
Et puis il prit son caducée :
C'est une verge entrelacée D'une couple de beaux serpens, Entortillés, et non rampans.
Avec cette verge il fait rage,
Ce Dieu, patron du brigandage ; Prononçant certains mots follets Qu'on dit jouant des gobelets, Et dont j'ai perdu la mémoire, Il fait ce qu'on ne pourroit croire :
S'il ne fait qu'un homme toucher, En enfer il se va cacher ; Et, s'il veut retirer cet homme, Le retouchant, il en sort comme Qui dans l'enfer n'a point été, Sans être de son feu gâté.
Quand il veut qu'un homme sommeillo»
Lui fourrant sa verge en l'oreille, Il le fait bientôt sommeiller; Et, quand il le veut réveiller, A deux ou trois bons coups qu'il donne De son bâton, il n'est personne Qui ne se réveille en sursaut.
Il en fait le froid et le chaud ; De là même, il fait la tempête, Et, quand elle fait trop la bête, 11 la dissipe en un instant.
Avec ce bâton important Il donne aussi sur les oreilles, Et mille autres belles merveilles Que je n'ai loisir de conter, De peur de le trop arrêter.
Le voilà déjà qui côtoie, Comme un aigle et non comme une oie, Les flancs de son grand-père Atlas, Vieillard qui doit être bien las Depuis que son échine forte Toute la masse du ciel porte.
Ce mont a sur sa sommité Des grands sapins en quantité, Qui couvrent sa tête et sa nuque, Et lui font comme une perruque.
De son gros chef couvert de bois S'exhale maint nuage épais Qui le cache et qui l'environne, Et lui fait comme une couronne.
Sa bouche crache des ruisseaux, Dont les froides et claires eaux Se séparent en plusieurs fleuves; Tous les hivers, des neiges neuve»
* Un homme qui se donne beaucoup de peine pour rien.
Lui font un justaucorps nouveau, Qui ne quitte jamais sa peau, Et toujours neige dessus neige Son ventre et son grand dos allège Contre le soleil toujours chaud En ce climat plus qu'il ne faut. Sa barbe, magasin de glace, Fait honneur à >a large face, Car la glace sied au menton Mieux que la laine ou le coton.
Làf le Dieu porte-caducée Fit sa première reposée, Et puis, hachant dru et menu, De ses quatre ailes soutenu, Vint fondre sur les eaux salées.
Avec ses ailes étalées, Il semble qu'il voudroit ramer, Tant il rase de près la mer :
Comme un oiseau de couleur bleue, Au bec long, à la courte queue, »
Un peu moins gros qu'un sansonnet, Que l'on appelle un martinet, Nage de l'aile à fleur de l'onde, Et puis tout à coup son fond sonde, Afin de prendre au dépourvu Un petit poisson qu'il a vu, Et puis, l'ayant happé, le croque Tout vif, arête, écaille et coque; Tel, mais quatre fois plus léger, Des Dieux l'illustre messager, Du dos de monsieur son grand-père (Car Atlas engendra sa mère), Vint, rasant le bord Libyen, Fondre où le prince Phrygien, Avec Didon d'amour ravie, Menoit une fort laide vie.
Ce gentil dieu que je vous di, Pour ne rien faire en étourdi, Se posa sur une chaumière ; Là, de sa double talonnière Désembarrassant sqji talon, 11 vit, faisant le violon* Vis-à-vis de sa violonne, Messire JEneas en personne, Poudré, frisé, fardé, tondu.
* Faisant le fat, le sot-
Un riche habit bien étendu Augmentoit fort sa bonne mine : Il étoit de belle étamine, Le manteau de drap de Sidon, Présent de la dame Didon.
Comme cette reine amoureuse Étoit une grande couseuse, Elle avoit fort adroitement Chamarré d'un beau passement Et parsemé de points d'aiguille Autant l'habit que la mandille.
Son coutelas damasquiné, D'une peau d'anguille engaîné Avoit de jaspe la poignée Très-artistement besognée ; Enfin, il étoit ce jour-là De ceux dont l'on dit : Les voilà !
Elle près de lui, lui près d'elle, Regardant une citadelle Qu'on bâtissoit diligemment, Ils ordonnoient du bâtiment; Tout beau! tout beau I je me mécompte Si fort, que j'en rougis de honte :
Didon'n'étoit pas avec lui ; J'ai pensé donner aujourd'hui A mes envieux à reprendre, Et dire de moi pis que pendre.
Retournons au dieu, qui surprit Messire JEneas, dont l'esprit Ne songeoit alors qu'à Carthage, Et bien moins à faire voyage Que moi, cul-de-jatte follet, Ne songe à danser un ballet.
La harangue du dieu fut telje :
« Ah ! Dieu vous gard' , mademoiselle.
Car, vu l'habit que vous portez, Semblable nom vous méritez.
Vous faites donc de l'architecte, lît votre vertu, qu'on respecte, S'acoquinera, de façon Que vous passerez pour maçon.
Vous songez à bâtir Carthage :
Vous êtes un homme bien sage !
Eh quoi ! pour vos folles amours Voudriez-vous bien passer vos jour*
LtVRE QUATRIÈME.
Ui
A faire le Sardanapale,
Et servir une martingale1 ?
Si vous vous trouvez bien ici,
Il n'en est pas d'Àscagne ainsi,
Auquel, au moins à sa lignée,
La terre habitable gagnée
Est promise par le Destin, ,
A la gloire du nom Latin.
Jupiter le lance-tonnerre,
Qui voit comme dans cette terre
Vous vivez, dont il a pitié,
Plus qu'il ne doit de la moitié,
Par moi qui vous parle vous mande
Que, quittant cette houppelande
Et cet habit efféminé,
Au plus tôt l'ordre soit donné
Pour partir à toute la flotte,
Ou qu'autrement d'une marotte
Il veut que vous soyez coiffé,
Et du catalogue biffé
De ceux dont il fait quelque compte.
Vous devez bien mourir de honte,
De faire si longtemps le fou,
Et de passer pour le matou
D'une chatte de Barbarie.
Reconnoissez sa piperie,
Et croyez ce que je vous di. »
Après ce langage hardi, Il reprit sa force première Et ce grand éclat de lumière, Dont les dieux sont accompagnée.
Maître jEneas, les yeux clignés, Le poil hérissé dans la tête, Et stupéfait comme une bête, Ou comme un homme condamné, Demeura si fort étonné, Qu'il ne vit point partir Mercure.
Le temps déjà beaucoup lui dure
Qu'il n'ait regagné ses vaisseaux, Et n'aille jouer des couteaux, Où son noble destin le mène.
Il n'est pas en petite peine De savoir où, quand et comment, Il pourra faire un compliment Dont la dame Didon se paie.
De l'apaiser de quelque baie 2, Son cœur n'y sauroit consentir ; Et cependant il faut partir.
Il gratte et regratte sa tête Pour trouver un prétexte honnête De quitter ces aimables lieux :
Il pourroit alléguer les dieux; Mais une amoureuse en colère Aux divinités peu défère. Le pauvret, que fera-t-il donc, Étant confus s'il le fut onc ?
Je conseillerois le beau sire, De s'en aller sans en rien dire, Quitte pour crier au larron.
En cet endroit, maître Maron N'a point approfondi l'affaire, Tellement qu'il se peut bien faite Que maître jEneas étoit soûl D'avoir toujours femme à son col», Et volontiers plioit bagage; Mais, comme il étoit homme sage, On n'a jamais su tout de bon Si cela lui fâchoit ou non.
11 fit venir maître Sergeste, Mnesthée, et Cloante, et le reste De ses amis les plus discrets, Auxquels il dit : « Soyez secrets ; Ramassez tous vos équipages :
Les plus prompts seront les plus sages. Qu'on mette au plus tôt les vaisseaux En état de fendre les eaux ;
* Femme de peu, coureuse, courtisane. Ce mot, qui ne servait d'abord qu'à désigner l'accoutrement, a fini, comme les mots cale, gri&ette, etc., par désigner Ja personne qui le portait. Nous en trouvons d'autres exemples dans Scarron ; ainsi, dans une Épitre à madame d'Hauteforl, où, après avoir parlé des étranges co« queltes du Mans, il ajoute :
Toutes ne sont pas ainsi Martingales dans ce lieu-ci.
2 Bourde, conte en l'air.
Enfin que la flotte s'apprête, Et ne vous rompez point la tête Du sujet que nous en avons :
Soyons secrets, et nous sauvons.
De mon côte, j'aurai la peine D'y faire consentir la reine.
En lui faisant un tel discourt), Je sais le péril ^ne je cours ; Je ferai couler mainte larme, Je causerai bien du vacarme, Et je m'attends aux accidens Qui viennent d'ongles et de dents.
Elle aura beau faire la belle, Si partirai-je en dépit d'elle, Me dût-elle sauter aux yeux, Lorsque nous ferons nos adieux.
Comment ferai-je ? que dirai-je ?
Et par où le commencerai- je, Ce malencontreux compliment?
Par ma foi ! je ne sais comment.
Qui pourroit changer la corvée, Contre quelques coups d'escourgée !
Ou que ne suis-je déjà loin, Avec dix mille coups de poing ! »
Ainsi parla messire Ênée, Et sa troupe bien élonnée, Et pourtant aise de partir, Lui promit tout, sans repartir.
Mais leur clandestine entreprise A Didon fut bientôt apprise, Soit que la dame s'en doutât, Ou que la chose on lui contât.
Qui pourroit tromper une amante ?
Elle étoit un peu véhémente, Et vouloit ce qu'elle vouloit Quatre fois plus qu'il ne falloit ; Mais, quand un nigaud lui vint dire Dont il n'eut pas sujet de rire, Car le menton on lui pela, Lorsque la chose il révéla ; ) Quand donc on avertit la dame Que de la moitié de son âme On l'alloit bientôt séparer, Qu'jEneas faisoit préparer Sa flotte comme un infidèle,
Sans se soucier beaucoup d'elle, Alors la pauvre femme, alors Malade d'esprit et de corps, Devint tout à coup la figure Du visage et de la posture D'une Thyade ayant du vin, Quand, pleine de ce jus divin, Durant la triennale orgie Dont la fête a tant d'énergie, Bacchus, des dieux le plus grand fou, Entre dans son corps, par son co;i, Ou, si l'on veut, par son derrièiv ; Je n'en sais pas bien la manière, Mais bien que ce fougueux démon Se rend maître de son poumon, La fait hurler comme une bête, La fait crier à tue-tête, Comme on fait après un larron Sur le sacre mont Cythéron, Portant mal le vin qui l'emporte, Et montrant tout ce qu'elle porte :
Ainsi, la reine ayant pleuré, Gémi, sangloté, soupiré, Sué de chaud, tremblé de fièvre, Tordu ses doigts, mordu sa lèvre, Plombe son sein, ses yeux poches, Ses cheveux noirs bien arrachés, Ses deux fesses bien souffletées, Et ses servantes maltraitées, Elle alla trouver de ce pas, Marchant en folle, sans compas, Le vénérable fils d'Anchâse, Et l'entreprit en cette guise :
«. 0 des fripons le plus fripon, Franc soudrille, grippe-chapon, Homme sans honneur et sans âme, Je vais bien te chanter ta gamme !
Tu l'as donc espéré, méchant, Et qui de moi- te vas cachant, De faire sans moi ta retraite, Peut-être en larron, ta main faite1; Et la faire à notre déçu, D'où l'on t'avoit si bien reçu ?
Quoi ! l'amour que tu m'as jurée, M a main dans la tienne serrée,
• Faire sa main se disait pour faire un profit injuste, en cachette.