LIVRE QUATRIEME
Ce qui te fut en moi de cher, Ne peuvent donc t'en empêcher, Ni Didon, de la mort si proche, Ame de bronze, cœur de roche?
Et tu veux partir eu hiver, Comme ne pouvant t'arriver Un plus grand mal que ma présence?
Hélas ! celui de ton absence Est d'autant plus cruel pour moi, Que je ne puis vivre sans toi ; Car tant mon malheur est extrême, Tout méchant, tout cruel, je t'aime.
Cependant, perfide, tu pars Pour un chemin plein de hasards !
Si c'étoit pour aller à Troie, J'y consentirons avec joie ; Mais tu t'en vas, et tu ne sais Pour quelle raison tu le fais, Si ce n'en est une assez forte, De me voir bientôt roide morte.
Demeure donc, tu feras mieux :
Je t'en conjure par mes yeux, Qui furent pour toi pleins de charmes Et ne le sont plus que de larmes ; Je t'en conjure par la main Que tu m'as donnée, inhumain, Par la main que tu m'as donnée En signe de notre hyménée, Le seul bien qui me peut rester, Et pourtant que tu veux m'ôter.
Si cette raison est peu forte, Ne m'aime plus, il ne m'importe, Mais prends pitié d'une maison Que tu perds par ta trahison, ïemeure donc, cruel Birène *, Ou que le grand diable t'emmène î Pour toi des peuples Libyens, Et, je l'ose dire, des miens, Des Tyriéns je suis blâmée ; Par toi je suis sans renommée, Par qui j'allois le nez levé, Et paroissois sur le pavé,
Au lieu que dans ma propre ville Chacun de moi fait vaudeville, Et je sais plus d'un rocantin* Où l'on m'ose appeller putain.
Demeure donc, cruel, demeure; Regarde une reine qui pleure.
Sitôt que tu seras parti, Mon maraud de frère, averti, Viendra tout piller à ma barbe.
Peut-être le Gétule Hiarbe, Que j'ai toujours traité de sot, Pour me faire écurer son pot, Ou pour chose encor plus honteuse, M'emmènera comme une gueuse.
S'il restoit encore avec moi Un fils qui fût semblable à toi, Non pas d'humeur, homme volage, Mais bien du corps et du visage, J'aurois en mon affliction Un peu de consolation ; Mais de toi tout ce qui me reste N'est qu'un désespoir bien funeste, Qui devroit bien causer le tien, Si tu n'étois pire qu'un chien.»
Ainsi dit la dame affligée, Et puis elle fit l'enragée :
Jlneas, ferme comme un roc, Et sur ses ergots comme un coq, Tant le Dieu lance-pétarade, Par cette fameuse ambassade, L'avoit rendu fier et dépit5, Se mit à rêver un petit.
Il fut longtemps sans se remettre, Étant pris au pied de la lettre.
Enfin, ayant bien bégayé, 11 dit, le visage effrayé, Comme d'un homme qu'on va pendre, Ces mots qu'il vous plaira d'entendre : « Belle qui pleurez par les yeux, Ou parlez moins, ou parlez mieux.
Vous m'assassinez de reproche, Vous m'appelez un cœur de roche :
* Voir plus loin, note 1, p. 150.
- Vieux grondeur, radoteur, clans le sens propre dulterme. Ici, c'est un vaudeville, ou chanson satirique, qu'on nommait ainsi, à cause de la répétition de ce mot dans le refrain.
^ Dépité.
ite
LE V1RGILETÎUVESTI.
Je n'en ai jamais eu pour vous Que de mouton, et des plus doux.
Je ne veux point nier ma dette :
J'en ferai sonner la trompette, Publiant, ici comme ailleurs, Qu'on ne voit point de gens meilleurs Que les habitans de Carthage, Si ce n'est qu'ils ^mt le visage Un peu tanné, sauf votre honneur, Et tirant sur le ramoneur, Le nez un tant soit peu trop large, Et la lèvre avec trop de marge, Et je ne sais quelle senteur Qui tient bien de la puanteur; Mais ce petit défaut s'excuse En une nation camuse, Et votre petit nez de chien N'a jamais offensé le mien.
Quant à moi, pour des choses telles Que je traite de bagatelles, Je ne partirois point d'ici, Si les Dieux le vouloient ainsi, Et passerois bien une année En cette terre basanée.
Mon Dieu, que les chats y sont beaux!
Je veux en charger mes vaisseaux, Et veux acheter de vos barbes 4 Pour me souvenir des Alarbes.
Alors que je les monterai, Croyez, madame, que j'aurai De Votre Majesté mémoire ; Par ma foi, vous le devez croire. .
Donnez donc trêve à vos beaux yeux ; Ne pleurez plus, vous ferez mieux.
Vous m'avez parlé d'hy menée Avec un certain maître Énée ; Madame, je le connois bien, Au nom de Dieu n'en faites rien :
C'est un esprit acariâtre, Homme à vous battre comme plâtre, Qui se feroit démarier,
Et lors vous auriez beau crier.
Chassez donc, si vous êtes sage, De votre esprit ce mariage.
Cet homme n'est pas votre fait, Et ce n'est pas pour cet effet Qu'il a pris terre en cette côte.
Ne comptez donc plus sans votre hôte, Et rayez-moi de vos papiers ; Faites marcher vos ateliers, Et m'oubliez, s'il est possible ; Faisons-nous un adieu paisible, De crainte de faire parler Ceux qui nous verroient quereller.
Si j'étois encore mon maître, Je resterois ici peut-être, Mais aussi peut-être que non, Car je vous le dis tout de bon, Le plus grand souhait de mon âme Ne va qu'à rebâtir Pergame Et qu'à rendre Troie au Troyen.
Puis un Apollon Grynéen, Des saints oracles interprète, Me voit souvent et me répète Que je perds ici bien du temps, Que les dieux n'en sont pas contens, Qu'on parle au ciel de ma folie, Qu'il faut que j'aille en Italie Sans faire auprès de vous l'Adons; Car dites-moi, dame Didon, Puisque vous êtes bonne et sage, Voudriez-vous bien quitter Carthage?
Vous seriez folle en cramoisi, Ma bonne dame, pensez-y.
Si j'allois mépriser la terre;, Où ma postérité par guerre Doit tout mettre sous le bâton, Encore un coup, qu'en diroit-on?
Ce seroit jouer à déplaire Aux dieux qui conduisent l'affaire, Et ne m'estimeriez-vous pas Fol à vingt et quatre carats *?
1 Chevaux barbes.
2 L'Adonis.
3 Aussi Tou qu'il est possible de l'être : cette manière de parler est empruntée au vocabulaire de l'orfèvrerie, où vingt-quatre carats expriment le plus haut degré de perfection de l'or*