LIVRE QUATRIÈME
Toutes les nuits, mon père Anchise Me vient tirer par ma chemise, Et me crie : « Homme sans vertu, A quoi diable t'amuses-tu?
Est-il temps d'enfiler des perles * , Et d'aller à la chasse aux merles ? » l'ai mis merles pour rimer mieux, Car, autant que le sérieux, Le burlesque veut que Ton rime, Et veut même aussi que l'on lime ; Autrement les vers, sans repos, Se peuvent faire à tous propos, Et n'est aucun qui ne rimaille En ce temps-ci, vaille que vaille, Et tel livre est, de bout en bout, Rime, et puis rime, et puis c'est tout, Des mots de gueule hors de leur place, Et quolibets froids comme glace.
Tels rimeurs meriteroient bien D'être nommés rimeurs de rien, Ou bien rimeurs à la douzaine.
Ceci soit dit pour prendre haleine ; Si quelqu'un n'en est pas content, 11 en peut de moi dire autant:
Je crains fort peu les coups de langue. Or, pour reprendre la harangue Dont nous avons rompu le fil :
« Madame, continua-t-il, Ce cher père, qui tant m'effraie, Me dit avec sa voix d'orfraie :
« Oh! des hommes le plus perdu, Qui faisois tant de l'entendu, Et pourtant n'es pour tout potage Qu'un bourguemestre de Carthage, Quel est le chemin que tu prends/ Qu'en diront messieurs tes parens?
Qu'en dois-je dire, moi, ton père?
Qu'en doit dire Vénus, ta mère?
Elle en peut dire, et dira bien, Qu'un bâtard ne vaut jamais rien.
Et qu'en dira ton fils Ascagne A qui le pays de Cocagne Est promis par l'arrêt des Dieux?
A moins que d'en être envieux, Qui doit en faire la conquête,
Pour le voir couronne à la tête, Que toi, qui n'as que du caquet, Et qui t'es découvert coquet ? »
Sans cesse il me tient ce langage.
Mais en voici bien davantage, Après quoi je ne dis plus rien ; Et de cela vous pouvez bien Me croire, ou, si vous ne le faites, Je dirai partout que vous êtes Femme têtue et sans raison.
Je vous dis donc, sans trahison Et sans mentir d'une parole, Que Mercure, le dieu qui vole Moins des ailes que de la main, En habit et visage humain, Mais tout éclatant de lumière, A moi qui parle et ne mens guère, Auprès d'ici s'est présenté.
Si je ne vous dis vérité, Puissé-je n'être qu'une bête!
Ce dieu m'a bien lavé la tête; Mettez donc la vôtre en repos, Sans regret donnez-moi campos, Ou bien je le saurai bien prendre, Quand on me devroit faire penche.
Je verrai le pays Latin; J'y suis forcé par le Destin, Et vous par votre destinée, A vous passer de maître Énée. »
Tandis qu'jEneas enfila Le discours civil que voilà, Didon, de raison dépourvue, Ne jeta point sur lui la vue.
Les yeux fichés sur le pavé, Le visage de pleurs lavé, En son esprit bourru la rage Faisoit un étrange ravage.
Enfin ses yeux elle darda Sur Énée, et le regarda Depuis les pieds jusqu'à la tête, Furieuse comme tempête, Et puis lui dit ces mêmes mots :
« 0 le plus vil des animaux, Le plus dur et le plus sauvage, Et qui fais tant de l'homme sage,
1 De s'amuser à des riens.
Tu n'es qu'un sot, tu n'es qu'un fat, Tu n'es qu'un larron comme un rat, Un coureur de franches lippées, Et tes suivans, traîneurs d'épées, Qui ne valent pas mieux que toi, Ne seroient pas vivans sans moi.
Tu te dis fils de Cythérée :
La chose n'en est assurée Qu'en tant que grand fils de putain; Mais je sais bien pour le certain Que ni Cythérée est ta mère, Ni feu Dardanus ton grand père, Et que toi, qui fais tant du coq, Ne fus jamais que fils d'un roc, Et qu'une montagne est ta mère; Que de telle mère et tel père Il ne peut sortir qu'un caillou.
Non, je me trompe, c'est un loup Qui t'engendra d'une panthère ; Aucuns disent une vipère Qui te conçut d'un léopard ; Les autres disent un lézard, Qui t'engendra d'une tigresse ; Autres, un dragon, d'une ânesse ; Un renard, d'un caméléon; Un rhinocéros, d'un lion ; Un crocodile, d'une autruche ; Un loup-cervier, d'une guenuche.
Pour moi je te mets au delà De tous ces vilains monstres-là.
Pour dire de toi pis que pendre, Et, de crainte de me méprendre, Je te tiens roc, rdche, caillou, Panthère, léopard et loup, Vipère, lézard et tigresse; Je t'estime dragon, ânesse, Un rhinocéros, un lion, Un renard, un caméléon, Un faux crocodile, une autruche, Un loup-cervier, une guenuche, Et, pour achever mon sermon, Je te tiens pire qu'un démon, Pire qu'un diable qui t'emporte,
Toi, ton fils, toute ta cohorte, Et moi» sotte carogne, aussi De m'être embéguinée ainsi D'un mangeur de poule , un gendarme !
Ai-je vu couler une larme De ses yeux? ai-je ouï sortir De sa bouche un petit soupir ?
A-t-il eu pitié d'une amante?
Mais vainement je me tourmente :
Il n'est qu'un pendard,qu'un vaurien , Et Jupiter, qui le voit bien, Et l'ingrate Junon, complice, Ne m'en feront jamais justice l On ne voit plus que des ingrats.
Les voyez-vous refaits et gras, Ces Phrygiens que Dieu confonde !
Délabrés, s'il en est au monde, Transis de froid, mourans de faim, Qu'on eût fouettés pour du pain, Pauvres d'habits comme de mine, Sales magasins de vermine, Enfin véritables cagous », Et leur roi le plus gueux de tous, Ils sont venus en ce rivage Montrer leur affamé visage ; Ils oni mangé comme des loups, Et, quand ils ont été bien soûls Et contens comme rats en paille, Le capitaine et la canaille S'en vont sans payer leur écot !
Que maudit soit le pied d'e&caut - , Et les pieds d'escauts qui Je suivent!
Par moi seule les coquins vivent, Ils me quittent, les vagabonds !
Ah I je vais sortir hors des gonds, La fureur saisit ma cervelle.
Le traître me la baille belle : 11 m'allègue un dieu Jupiter Qu'il a peur de mécontenter, Et les oracles de Lycie, Comme si le ciel se soucie De cettui-là, de cettui-ci !
11 seroit bien oiseux ainsi 1
* Gens de rien, qui vivent d'une manière chétive et obscure. Ce mot avait déjà vieilli.
«Misérable, mendiant.