‹ Le Virgile travesti en vers burlesquesChapitre 65 sur 227 · LIVRE QUATRIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE QUATRIÈME

Et puis, admirez l'imposture :

11 me vient jurer que Mercure, Sur ses ailes doubles porté, A lui tantôt s'est présenté Pour hâter ce plaisant voyage !

Ah! je n'en puis plus, j'en enrage!

Va, va, je ne te retiens plus Par mes reproches superflus; Va-t'en où ma fureur t'envoie, Que jamais je ne te revoie; Va chercher ton pays Latin, Fuis-moi, cruel, suis ton destin.

Si le ciel a quelque justice, Un écueil sera ton supplice ; Là, tu demanderas pardon ; Là, tu réclameras Didon, Didon, par toi tant offensée, Au lieu d'être récompensée.

Je te veux poursuivre, inhumain, Une torche noire à la main :

Je t'en grillerai les moustaches, Homme le plus lâche des lâches, Et, quand j'aurai fini mon sort, Tu me verras, après ma mort, Et jour et nuit, fantôme horrible, Te lançant un regard terrible; Je te ferai partout : Hou ! hou !

Je te ferai devenir fou.

En enfer j'aurai la nouvelle Du désordre de ta cervelle ; Dieu sait si son vin il aura, Celui qui me l'apportera!

Oh ! chien, loup, lion, tigre, Suisse *, Que bientôt le ciel te punisse ! »

Après ce joli compliment, Qu'elle fit un peu brusquement, Elle lui tourna le derrière D'une dédaigneuse manière.

Le seigneur lui fit un salut, Dire ses raisons lui voulut;

De ses bras elle se dérobe,

Lui laissant un pan de sa robe.

Il la ressaisit, l'embrassa;

Elle se désembarrassa

Sans vouloir ouïr la harangue

Qu'il tenoit prête sur sa langue ;

Sottement il la conjuroit,

Car lors grande risque il couroit

De ne lui dire rien qui vaille,

Car tout criminel s'entretaiile.

Enfin lui disant: « Croyez-moi, »

Elle lui criant : « Ote-toi,

Infidèle, ingrat, hypocrite ! »

La dame gagna la guérite,

Et le laissa, pour reverdir*,

Au point qu'il alloit s'enhardir

De la payer d'un apophthcgme.

Il avoit jà mis bas un flegme,

Car il crachoit, toussoit, mouchoit,

Quand un discours il ébauchoit ;

Mais la cruelle à toute bride

Le laissa discourir à vide.

Après cette reine qui court, Ses femmes, ayant le nez court Et les narines écachées, Suivoient, faisant les empêchées.

Maures à la file marchans, Comme les vaches vont aux champs, La suivirent jusqu'à sa chambre, Où, se dépouillant chaque membre1, Dans son grabat elle se mit.

Dieu sait si la dame y dormitl Pour JËneas, quoiqu'en son âme Il aimât tendrement la dame, Et que de se voir obligé De prendre ainsi d'elle congé 11 eût un dépit incroyable.

L'arrêt des Dieux, irrévocable, Fit qu'il n'en relâcha pas moins De sa diligence et ses soins

* «La chute en est jolie...» Suisse, c'est-à-dire stupide, brutal, farouche, sauvage qui n'entend rien, qui repousse tout le monde. Les Suisses avaient cette belle réputation, qu'ils méritaient souvent dans leurs fonctions aux portes des hôtels princiers ou autres. Aussi disait-on en proverbe : N'entendre pas plus raison qu'un Suisse.

* Laisser quelqu'un pour reverdir, c'est le planter là, sans le venir retrouver, et l'y laisser jusqu'à ce qu'il ait le temps de reverdir.

A Faire travailler son monde.

Les uns poussoient les nefs dans l'onde, Et les autres lesespalmoient1, Ou bien de rames les armoient.

Là, l'on cogne, là, Ton charpente, Là l'on raccommode une'fente; Chacun travaille à qui mieux mieux, Autant les jeunes que les vieux.

Ainsi les fourmis, ce me semble, Que le soin de l'hiver assemble, Pour picorer quelque boisseau De froment mis en un monceau, Vont au travail en grosse troupe, Chacun un grain de bled en croupe, A la file s'entre-suivans; Bel exemple pour les vivans D'amasser leur froment en gerbe, Au lieu de le manger en herbe! j Il me semble que je les voi, Conduisant leur petit convoi :

Le chemin de fourmis fourmille, Sur leur dos noir le grain blanc brille; On diroit des grains cheminans, Tant les allans que les venans N'occupent qu'une étroite voie, Où l'on traîne, porte, ou charroie.

Les uns, en guise de sergens, Font marcher les moins diligens Les plus forts les faibles soutiennent, Les uns vont, et les autres viennent.

Enfin tous travaillent fort bien, En fourmis d'honneur et de bien.

Les nobles Troyens, tout de même, Par une diligence extrême Équipent leurs nefs dans le port, Dont Didon se réjouit fort.

Quelle fut alors ta pensée,

Ah ! pauvre Didon insensée ?

Dis-nous un peu combien de fois Tu joignis à ta foible voix, Qui faisoit alors mille plaintes, De tes dix ongles les atteintes, Et te fis des incisions, Sans parler des contusions!

Lorsque tu vis sur ton rivage, Qu'on jouoit à remue-méDage, Quelle fut ton affliction, Et jusqu'où fut ta passion !

Que des matelots les huées, Le grand bruit des nefs remucos, Et tout le rivage en rumeur, Te mirent en mauvaise humeur !

Elle pleure, et ses ongles ronge, Tandis qu'elle consulte, et songe, Si devant ce Catalina Elle ira faire 0 benigna9, Afin qu'en ce pressant affaire5, Reproche on ne lui puisse faire De n'avoir pas tout essayé, Et de n'avoir pas employé Ce qu'elle avoit de rhétorique, Pour fléchir cet amant inique, Ce Néron, ce Tiberius, Qui faisoit de l'Olibrius*.

0 petit bâtard de Cythère, Quoiqu'issu de bons père et mère, Tu ne vaux pourtant pas un liard !

Dandé comme un Colin-Maillard, Que sur les cœurs avec tes flèches Tu fais d'imperceptibles brèches, Et par la force de tes coups, Que de sages deviennent fous !

Ira-t-elle, la pauvre bête, Porter soi-même sa requête,

* Les enduisaient de goudron.

* « Terme latin, qui signifie soumission, révérence qu'on fait à quelqu'un dont on espère quelque service. Il a bien fait des 0 benigna à cette vieille pour attraper son bien. » (Ler.j DicU cor».) Cette locution semble tirée de l'hymne de l'Église : lnviolata, etc., où elle est répétée trois fois de suite.

* Affaire était alors des deux genres. (Voir notre note I, p. 57.)

* Qui faisait le méchant, le matamore, Yocciseur d'innocents (ÏÉtourdi, III, s). Olibrius était un empereur romain, successeur de Théodosien, qui persécuta les chrétiens. Il jouait souvent le rôle de marlyriseur dans les mystères du moyen âge : de là la dicton, fort répandu aux seizième et dix-septième siècles.

Page 1