‹ Le Virgile travesti en vers burlesquesChapitre 66 sur 227 · LIVRE QUATRIEME · texte numérisé non relu

LIVRE QUATRIEME

Par laquelle il est conjuré Que son départ soit différé ?

Non, sa sœur ira bien pour elle ; Elle commande qu'on l'appelle, Et puis, ayant fermé son huis :

« Tu vois, chère sœur, où j'en suis, Et pour avoir été trop bonne La récompense qu'on me donne, Lui dit-elle, jetant de l'eau Par ses yeux la valeur d'un seau.

Tout semble aider à ce corsaire, Ou plutôt, aimable adversaire :

Ses gens sont prêts, il l'est aussi ; Il s'en va, je demeure ici, Moi, qui sans lui ne saurois vivre!

S'il m'étoit permis de le suivre, J'aurois bientôt fait mon paquet.

Ma sœur, affile ton caquet, Va le trouver, dis-lui merveille, Sans te faire tirer l'oreille ; Dis-lui qu'il demeure avec moi.

\l a toujours fait cas de toi, Il t'aime, tu connois son tendre, Et tu sais comme il le faut prendre.

Si j'avois prévu ce malheur, J'aurois pouvoir sur ma douleur ; Mais maintenant elle est trop forte, Le fort sur le foible l'emporte. Je l'aime, le traître qu'il est ; L'ingrat m'assassine, et me plaît, Et d'autant plus que je l'adore, D'autant plus le méchant m'abhorre.

Cours donc, ma sœur, va-t'en le voir, En toi seule est tout mon espoir.

Je me serois déjà pendue, Mai» l'heure encore en est indue, Car je n'aurai, s'il t'en souvient, Que trente ans à Noël qui vient.

0 ma sœur ! fais-lui bien comprendre Comme Ronsard dit à Cassandre ' , Qu'à moins que Dolope soudard, Ou cil dont l'homicide dard Mit Hector dans la sépulture, Il devroit être, le parjure, Plus reconnaissant à Didon.

Bon, si les peuples de Sidon Avoient secouru ceux d'Aulidr, Il auroit raison le perfide; Ou bien si j'avois dispersé Les os d'Anchise trépassé !

Mais, hélas ! toute mon offem<% Est d'avoir avec violence Aimé ce mauvais garnement, Qui ne m'aima que froidement.

Ou, pour parler mieux, cet in'u!;:c Qui me haïssoit en son âme, Et qui ne veut pas m' écouter, Moi, qui ne le veux arrêter Que pour une saison meilleure; Après, qu'il aille, à la bonne heurt:.

Chercher son beau pays Latin; Qu'il aille suivant son destin, Recevoir quelque plaie ou bosse, Je ne lui parle plus de noce :

Aussi bien c'est l'injurier Que de le vouloir marier !

Pauvre folle, je ne demande Qu'une faveur qui n'est pas grand", Je lui demande un peu de temp*; C'est de cela seul que j'attends A ma fureur quelque remède. Le grand diable qui le possède Le rendra sourd comme un aspic, Et je n'aurai point de repic*.

Si ma demande est ennuyeuse, Qu'il contente une furieuse,

* Premier livre des Amours, quatrième sonnet :

Je ne suis point, ma guerrière Cassandre Ny Myrmidon, ny Dolope soudard, Ny cest archer, dont l'homicide dard Occit ton frère et mit ta ville en cendre, etc.

2 Repic est un terme du jeu de piquet, usité quand un des partenaires conipfe trente points d'apr s la composition de son jeu, avant d'avoir jeté ses cartes. 1 a phrase signifie donc : Je n'aurai point d'avantage ; je ne serai pas favorisée. — On disait faire quelqu'un repic et capot, pour le vaincre, lui fermer fa bouche.

Et se contraigne un peu pour moi, Le cruel, qui manque de foi A celle qui manque à soi-même, Pour le chérir jusqu'à l'extrême !

Va donc, ma sœur, va l'obliger A me complaire, et ne bouger, Et, pourvu qu'il ne 431' abandonne, Dis-lui, ma sœur, que je lui donne Dès ce soir, comédie et bal, Ou que Dieu le garde de mal.

Si tu conduis bien celte affaire, Tu me connois, laisse-moi faire ; Si tu ne t'en trouves pas bien, Dis partout, que je ne vaux rien.

Je ne t'en dis pas davantage, Va donc parler -4 ce volage, Et cependant je chanterai, (C'est à savoir si je pourrai, Car je me sens tout hors d'haleine) La chanson d'Olympe à Birène * . »

Sa sœur s'en alla, puis revint, Fit des messages plus de vingt, Et le trouva toujours de même, Et le premier et le vingtième, îl ne fit que lui répéter :

* Le bon Dieu vous veuille assister!»

Non qu'il fût d'esprit si sauvage:

One ne fut meilleur personnage; Mais il obéissoit aux Dieux, Et le destin capricieux L'a voit rendu d'homme traitable Homme de cœur impénétrable.

Ainsi Borée, un maître vent, D'entre les Alpes se levant, Montagnes de neige couvertes, Vient sur un chêne aux feuilles vertes

De toute sa force donner Afin de le déraciner ; Cet antique voisin des nues, Pour du gui, des feuilles menues, Et quelque chose d'ébranché, l*n est quitte à fort bon marché :

Si sa tête est des cieux voisine, Ses pieds, qu'on nomme sa racine, Sont proches du pays d'enfer*, Si bien qu'il a beau s'ébouffer5 En soufflant, le bon vent Borée ; Ainsi cette reine éplorée, Par ses larmes et par ses cris, Ses messages et ses écrits, Ne peut fondre ce cœur de glace :

Il persiste, quoi qu'elle fasse, Et n'en est pas plus ébranlé Que cet arbre dont j'ai parlé.

Quelque larme à la dérobée, Sans son consentement tombée, Peut sa face humidifier ; Mais il ne s'y faut pas fier :

Ce sont larmes de crocodile *, Quoi qu'en dise messer Virgile.

Revenons à dame Didon, A qui le méchant Cupidon, S'il faut que le Troyen s'éloigne, Va bien tailler de la besogne.

Sa sœur ayant fait son rapport, Elle s'effraya de son sort.

Le désespoir saisit son âmer Et prit la place de sa flammé ; Sa flamme se change en fureur, Ce qu'elle aima lui fait horreur.

Elle s'abandonne à la rage; Le jour même lui fait ombrage,

* Voir YOrlando fUrioso, de l'Arioste, ch. x. Ces mots, la chanson d'Olympe à birène étaient passés en dicton, pour désigner les reproches d'une amante trompée au séducteur qui la délaissait. Le Savoyard parle à d'Àssoucy (Aventur., ch. vu, p. 87, éd. Delah.) d'une vieiHe complainte du pont Neuf: Birène, mon ami' Dans la partie H, ch. lvii de don Quichotte, Altisidore adresse à l'illustre chevalier une chanson ayant pour refrain : « Cruel Birène, fugitif Enée... »

* Ces trris vers rappellent ceux gue la Fontaine devait écrire plus tard, à la fin de sa fable : le Chêne et le Roseau.

3 Se gonfler les joues à force de souffler. Ordinairement ce mot se prend dans le sens d'éclater de rire, comme nous l'avons déjà vu précédemment. * Larmes d'hypocrite, douleur feinte pour tâcher d'abuser et de surprendre.

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