LIVRE Q
Elle le liait, elle le fuit, Souhaite une éternelle nuit Pour ne se pas voir elle-même.
La mort, par son visage blême, Ne lui fait point blêmir le sien.
Son plus agréable entretien Ne sont que rages, que Furies, Que fantômes, que rêveries.
Dans l'horreur qu'elle a de son sort.
Elle ne songe qu'à la mort.
Souvent quelque horrible présage A ce. cruel dessein l'engage :
Un jour, tâtant d'un vin nouveau, Ce vin se convertit en eau ; Sa tasse, qu'elle avoit rincée, Fut d'elle en colère cassée, Car tant plus elle la lavoit, Tant plus sale elle la trouvoit.
Un jour, pissant, la pauvre Élise, Elle pissa dans sa chemise.
Buvant dans un vase émaillé, Son vin devint du sang caillé, Elle s'en rougit la mâchoire, Et ne put achever de boire.
Un jour qu'elle sacrifioit Comme le grand prêtre prioit, Le bouc égorgé se réveille, Et mordit le prêtre à l'oreille, Dont il s'écria tout fâché (On doute si ce fut péché, Car on tient que la destinée Avoit telle chose ordonnée); Il s'écria donc, reniant, Et son oreille maniant :
« Foin du bouc, du vœu salutaire, De la putain qui le fait faire!
Eût-elle au corps ce fer plongé, Comme l'a ce bouc égorgé ! »
La reine remit la partie, Et, prenant d'une main l'hostie, A plusieurs le nez en brida; Le prêtre d'abord en gronda, F.t puis après, à cause d'elle, Tourna là chose en bagatelle.
Chaque jour il lui survenoit
» En se servant de sa main pour sifflet.
UÀTRIÈME.
Quelque chose qui l'étonnoit, Dont sa sœur n'eut jamais nouvelle, Quoique confidente fidèle.
Un petit temple fort dévot, Que feu son mari, grand bigot, Respectoit autant qu'une idole, Que souvent cette pauvre folle Ornoit de fleurs et de festons, Et de blanches peaux de moutons, Un jour qu'elle étoit toute seule, Ce petit temple ouvrit la gueule, Et, le ton de voix imitant De ce mari qu'elle aima tant, Il dit, faisant le Jérémie :
« Venez à moi, Didon ma mie. »
Elle répondit sans couleur :
« Temple, vous me portez malheur.»
Souvent, durant la nuit obscure, l]n oiseau de mauvais augure, Nommé chat-huant ou hibou, Concerte avec un gros matou, Et ces deux amis des ténèbres Chantent mille chansons funèbres Et font des exclamations Qui causent palpitations A la pauvre reine amoureuse, De son naturel fort peureuse.
Bien souvent les gens étonnéi Lui vont mettre devant le nez Une prédiction antique, Qui dit en langage Punique Qu'une pauvre reine mourra Pour un drôle qui s'enfuira.
Toutes les nuits qu'elle sommeille, Quelque songe affreux la réveille:
Tantôt i-Eneas lui paroît, Qui la fuit ou la méconnoît, Ou bien qui lui fait face à face Une ridicule grimace.
Elle court après, il s'enfuit.
Puis elle se trouve, la nuit, Toute seule en une campagne Sans que personne l'accompagne ; Elle siffle en paume * les siens, Elle huche ses îyriens,
Mais les incivils sont pour elle Le chien de feu Jean de Nivelle.
Lors elle tremble, elle pâlit,* Et même pisse-t-elle au lit, Et même fait-elle autre chose.
Sale en vers aussi bien qu'en prose.
Comme des rats et des souris, Elle avoit grand'pèur des esprits, Alors qu'elle étoit toute seule ; Dieu sait donc comme elle s'égueule !
Ainsi le pauvre Pentheus, Pour avoir dit que Lyœus N'étoit qu'un, écume-taverne ', Voiries déesses de l'Averne, Chacune en main un gros serpent Duquel elles le vont frappant.
De cette insolente bévue Il eut une telle brelue, Que le plus souvent il pensoit Voir deux Thèbes, et non faisoil; Le pauvre fou n'en voyoit qu'une, Prenoit le soleil pour la lune :
C'étoit la chercher en plein jour.
Quand le soleil faisoit son tour, 11 paroissoit double à sa vue, Tant son âme étoit dépourvue De ce qu'on appelle raison.
Ainsi, lorsque de sa maison Orestc eut vengé la macule Sur sa mère un peu canicule *, La tuant avec sou ribaud, De sang froid ou bien de sang chaud ; Depuis ce temps les comédies, Je veux dire les tragédies, Le représentent qui s'enfuit Devant sa mère qui le suit :
Là, Ton voit ce fils trop colère Qui gagne au pied devant sa mère, Qui l'appelle ingrat, inhumain,
Une torche noire à la main, Et de couleuvres une tresse Dont sans cesse elle vous le fesse ; Et, quand il la pense éviter, Sur son seuil il se voit guetter Par les donzelles Euménides, Vengeresses des homicides.
Élise, pour avoir péché, N'est pas quitte à meilleur marché :
Elle se résout, la pauvrette, x De choisir une mort secrète.
Pour réussir dans son dessein, Qui ne part pas d'un esprit sain, Elle cherche dans sa cervelle Quelque mode de mort nouvelle :
De se transpercer d'un couteau, Elle craint un peu trop sa peau ; De s'en aller comme une bête Contre un mur se rompre la tête, Ou bien s'étrangler d'un licol, Au grand dommage de son col, Cette mort est pour le vulgaire ; Des rois ne la pratiquent guère.
De monter sur quelque lieu haut, Et puis de là prendre le saut, Elle peut, tombant sur la tête, Montrer quelque endroit déshonnêle 3.
Enfin, ayant bien ruminé, Et plusieurs morts examiné, Elle fit dresser une pyre * (Si ce mot que je viens de dire Est obscur à quelque ignorant, Qu'il sache, en langage courant, Que ce mot, qui lui semble étrange, Veut dire du bois qu'on arrange, Au haut duquel se vient loger Celui qui le fait arranger, Duquel après l'on fait grillade :
C'est à la mort faire bravade;
1 On dirait aujourd'hui : un pilier de cabaret.
* Chaude, amoureuse.
5 Voilà un genre de plaisanterie fort usité chez les écrivains comiques, soit au théâtre, soit dans les romans. Pour n'en citer qu'un exemple, c'est ainsi que, dans la suite du Roman comique faussement attribuée à Offrây, Ragotin choisit et rejette tour à tour divers genres de mort, par des raisons analogues. (Voir notre édit. chez Jannet, t. II, p. 295.)
* Du latin pgra, bûcher."