‹ Le Virgile travesti en vers burlesquesChapitre 68 sur 227 · LIVRE QUATRIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE QUATRIÈME

Pour moi je ne le ferois pas :

Elle ne vient qu'à trop grands pas, Cette demoiselle édentée, Sans être ainsi de nous hâtée, Outre que qui se tue ainsi Court risque d'être sans merci, Traîné tout nu sur une claie*; , Et c'est pour cela qu'elle essaie De mourir de quelque trépas, Pour*lequel on ne puisse pas L'exposer en place publique, Comme au seigneur Caton d'Utique On eût fait, si de sang rassis Parmi nous il se fût occis).

Voulant donc jouer de son reste, Pour couvrir ce dessein funeste Elle fit appeler sa sœur, A qui d'une feinte douceur, Cachant sa mortelle pensée, Elle dit : « Il m'a donc laissée, L'ingrat, le Turc, le vagabond !

A sa parole il fait faux bond; Mais je veux bien perdre une oreille Si je ne lui rends la pareille, Ou je le ferai revenir.

J'ai trouvé pour y parvenir, Si je ne me trompe, une voie Qui te causera de la joie.

On m'a certains avis donné, Dont j'ai l'auteur bien guerdonné, Car il en a reçu cent Jules*, Et l'ai fait valet de mes mules.

Cet homme donc que je te di, Qui n'est pas un homme étourdi, Des confins de l'Ethiopie, Où le ciel sur Atlas s'appuie, Pays des noirs Massiliens La plupart grands magiciens, Me fait venir une sorcière, Qui fut autrefois chambrière D'Hespérus, et menoit, dit-on, Tous les jours pisser son dragon, L'appâtoit, lui donnoit à boire, Avec quatre mots de grimoire, Le rendoit doux comme un agneau, Prodige en serpent très-nouveau.

Au sabbat elle est la première, Et du bouc noir la familière5; Des morts elle fait des vivans, A des farfadets* pour suivans.

Un certain balai, qu'elle monte, En vitesse un cheval surmonte :

11 vole comme un tourbillon.

Elle est du diable postillon ; 11 tonne lorsque bon lui semble, Pleut, grêle et vente tout ensemble, Sait bien faire tourner le sas, Fait venir la lune ici-bas8, Et descendre dans les campagnes Les arbres des hautes montagnes.

Elle fait des petits marmots, Sur lesquels disant quelques mots, Elle porte l'amour dans l'âme Tant de l'homme que de la femme0.

* Voir Saint-Edme, Dict. de la pénalité, art. Suicide.

2 Monnaie romaine : un jule valait vingt-cinq ou trenje centimes.

3 C'était sous la forme d'un grand bouc noir aux yeux étincelanls que le diable se faisait adorer au sabbat, du temps qu'il y avait des sabbats : le bouc et le manche à balai dont il s'agit trois vers plus loin étaient les montures habituelles des sorcières pour se rendre à leurs assemblées nocturnes.

* Lutins oif démons familiers, généralement serviables» qu'on voyait ou entendait la nuit. Ils restaient souvent invisibles, et quelquefois se montraient sous des figures d'animaux.

» On peut comparer ce passage et celui de Virgile qui y correspond aux deux épodes d'Horace sur Camdie :

Quai sidéra... iunamque cœlo deripit.— (V.) ... Reiixa cœlo devocare sidéra. — (XVII.) Carmina vel cœlo possunt deducere lunam, a dit aussi Virgile dans sa huitième églogue. 6 Cette pratique était très-répandue dans la sorcellerie. On faisait des images en

Sous elle la terre mugit.

Quand sa verge puissante agit, Une rivière vers sa source, Malgré qu'elle en ait, prend sa course. On la vient voir de toutes parts « Pour des pommadés, pour des fards, Pour faire des maquerellages, Pour rentraire de£ pucelages, Pour trouver de l'argent perdu, Pour de la corde de pendu Dont elle fait ses maléfices4.

Toutes les nuits dans les justices Elle va l'échelle planter.

Son démon lui vient rapporter Tout ce qui se fait sur la terre, Tant en la paix comme en la guerre, Sur son dos la porte en tous lieux, Et la rend invisible aux yeux.

Elle sait nouer l'aiguillette*; Bref elle commande à baguette A tous les habitans d'enfer, Même à monseigneur Lucifer.

C'est en cette femme savante

Que je mets toute mon attente.

0 chère sœur ! c'est malgré moi Que je m'en sers, en bonne foi :

C'est une chose défendue ; Mais toute espérance est perdue De fléchir le prince, Troyen, Si ce n'est par ce seul moyen.

Fais donc mettre sur une pyrc Les choses que je te vais dire^ Son bonnet de nuit, ses chaussons, Une paire de caleçons, Sa bigotelle3 et sa pincette, Qu'il a laissés sur ma toilette, Son épée à faire combat, Et le détestable grabat, Où je me suis abandonnée A ce fils de putain d'Énée»

La sorcière dit qu'autrement Ne se peut finir mon tourment ; Que tout ce qui fut à l'infâme Doit être purgé par la flamme, Et qu'en cela gît mon salut. »

Tout ce que la rçine voulut,

cire représentant la personne qu'on voulait, et, en les transperçant d'une aiguille, en les faisant fondre devant le feu, etc., on causait les mêmes douleurs aux originaux de ces images : c'est ce qu'on nommait envoûtement. La duchesse de Glocester, Ruggieri, la maréchale dAncre, etc., furent accusés et condamnés pour crimes d'envoûtement. Canidie savait également animer des figures de cire : An qux movere cereas imagines..- possim {Épode XVII.) Dans Isabelle d'Egypte, Achim d'Arnim fait jouer un rôle â un golem, c'est-à-dire à une ligure d'argile façonnée à la ressemblance d'une personne, et qu'une sorcière anime, de manière que tout le monde croie qu'elle vit réellement. Ces figures de cire servaient aussi bien pour inspirer l'amour que pour causer la mort, et on peut voir encore, dans la huitième églogue de Virgile, la description du cérémonial usité danB ce dernier cas.

* On sait que la corde de pendu portait bonheur à tous ceux qui en avaient sur eux : cette superstition n'a pas encore disparu aujourd'hui. Le Loyer, dans, son Histoire des Spectres (1805, in-fr°), s'est étendu là-dessus.

* Le nouement de l'aiguillette, par lequel on rendait un homme impuissant, était une des croyances les plus répandues dans le peuple. C'est aussi une des plus anciennes. Il en est question dans Platon (Lois, liv. XI), dans Ovide, Virgile, etc. Tous les démonomanes français, Thiers, le père le Brun, Delancre, Bodin, etc., etc., en parlent fort au long. Plusieurs conciles lancèrent des anathémes contre les noueurs d'aiguillettes, et le cardinal du Perron fit mettre dans ieriluel d'Évreux, ville dont il était évoque, des prières contre ce maléfice. (Voir, dans le Viol- infernal de Cellin de Plancy, l'article ligature.)

8 Bigotelle ou Hgotère : c'était une pièce d'étoffe ou de cuir dont on se bridait la moustache la nuit, pour la maintenir retroussée, lui conserver la forme qu'on voulait.

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