‹ Le Virgile travesti en vers burlesquesChapitre 69 sur 227 · LIVRE QUATRIEME · texte numérisé non relu

LIVRE QUATRIEME

Lnne le crut sans contredire, n'attendant d'elle rien de pire }ue ce qu'elle fit quand le sort V Sichseus donna la mort.

7aisant donc une révérence, \on pas à la mode de Franco, Mais en disant Salamalec, Et se portant la main au bec, Elle courut, troussant sa jupe, Exécuter, la pauvre dupe, Ce que dame Didon vouloit, Un peu plus tôt qu'il ne falloit.

La pyre fut bientôt dressée, Et branche sur branche entassée De chêne sec et. de cyprès, Fendu par éclats tout exprès.

L'inconsolable dame Élise, Faisant une mine bien grise1, Monta dessus à pas comptés, Criant trois fois : «Or, écoutez. »

On l'écouta, pour lui complaire, Mais elle ne fit que se taire.

Elle sema feuilles et fleurs, Et mit, répandant force fleurs, D'iEneas la rude rapière Sur le lit, ou le cimetière De son honneur, le méchant lit Où la dame fit le délit; Sur ce même lit une image Représentant le personnage.

Virgile dit que ce marmot, Si ce n'est qu'il ne disoit mot, Ressembloit au bon duc de Troie Si fort, que chacun avec joie Crioit : «Voilà maître iEneas; »

Et pourtant ce ne l'étoit pas.

Et puis, faisant de l'empêchée, Une prêtresse enharnachée

De tous ses funèbres atours Fit deux cent quatre-vingt-deux tours Alentour des autels sans nombre.

Les dieux de la demeure sombre Furent, quoique ni beaux ni bons, Appelés par leurs trois cents noms.

Omis l'Erèbe ne fut mie, ÎNi le Chaos, que Dieu bénie, Ni la triple dame Hecaté, De ceux dont l'esprit est gâté La patronne, et cette patronne L'est, dit-on, de mainte personne Puis, d'un petit vase de fer, D'eau puisée au grand puits d'enfer Elle versa pour le moins pinte :

Je boirois plutôt de l'absinthe Que d'une telle eau, me dût-on Assommer à coups de bâton.

Elle fit bien d'autres mystères :

De plusieurs herbes mortifères Elle parsema le bûcher ; Puis un petit morceau de chair, Qu'ont au front les fils des cavales, Bon contre les vertus morales, Et bon pour donner de l'amour, Fut par elle aussi mis au jour2.

Didon offrant aux Dieux la mole 5, L'œil égaré comme une folle, Le pied droit nu, l'autre chaussé, Et le vêtement retroussé', Deux doigts au-dessous de la hanche, Tenant l'autel de sa main blanche, Attesta hautement les dieux, Ceux de l'enfer et ceux des cieux, Les astres et leurs influences, Et leur fit force doléances, De ce que leur influxion Nuisoit à son affection,

* On disait alors : faire mine grise, pour : être de mauvaise humeur, avoir la physionomie triste. Nous verrons encore cette expression plus loin.

* Il s'agit ici de Vhippomane, qui entrait dans la composition de la plupart des philtres. Suivant les* traités sur la science magique, Phippomane fait naitre une passion ardente et fougueuse, quand il est pris, réduit en poudre, avec le sang de la personne qui veut se faire aimer. Porta décrit longuement, dans sa MaQie naturelle, toutes les propriétés de l'hippomane.

3 Espèce de gâteau sacré, formé de blé torréfié, mêlé de sel, qu'on répandait sur la tête de la victime.

Et pourtant, comme étant bien sage, Ni du penser ni du langage Ne leur dit pire que leur nom, Ce qui de tous fut trouvé bon ; Oui bien un peu clabauda-t-elle Contre son amant infidèle, Lui souhaita venin d'aspic, Et le regard d'ùh» basilic, Tic, scorbut, lèpre, diarrhée, Écrouelle et fièvre pourprée, La petite vérole, et pis.

Et là-dessus d'un noir tapis S'afflubla la nature humaine ; La nuit vint dans un char d'ébène, Le sommeil avec elle vint, Qui fit des dormans plus de vingt :

Il en fit au haut des montagnes, Dans les vallons, dans les campagnes, Dans les fleuves, dans les étangs, Dans les villes, et dans les champs.

Chacun dormoit dans Trebizonde, Plus de cent milles à la ronde, Dans Paris, Rome, enfin partout Notre horizon, de bout en bout:

Didon seule en notre hémisphère, Tandis que de la mort le frère, Doux frère d'une rude sœur, Enchante tout par sa douceur, Tandis que toute la nature Semble être dans la sépulture, Et que tout vivant paroît mort, Didon, dis-je, non plus ne dort Qu'un chat-huantdans les ténèbres.

Elle fait cent desseins funèbres, Et dit en soupirant tout haut, Ces paroles, ou peu s'en faut :

«Ventre de moi ! que deviendrai-je?

Vers sire Hiarbas m'en irai-je Le prier d'être mon mari ?

Le fat fera le renchéri, Et me dira : Dieu vous assiste !

M'en irai-je suivre à la piste Sire JSneas dans son vaisseau ?

H me fera jeter dans l'eau.

Dieu sait avec quelle huée

Des soldats je serois jouée,

Puisque tel maître, tel valet !

Ah ! c'est un étrange poulet,

Qui ne vaut pas qu'on le regarde.

De telles gens le ciel nous garde !

Tout ici-bas s'en va gâté,

Faute d'honneur et loyauté. g

Mais je veux bien que j'y consente f

Que j'aille comme une innocente

Lui dire : Revenez à moi ;

11 feroit trop du quant à moi,

Il me feroit couper ma jupe.

Ma foi! je ne suis pas si dupe:

Il vaut bien mieux s'en ressentir.

Désolée infante de Tyr,

De l'amour qui te rend si hâve,

Serois-tu tellement esclave,

Et manquerois-tu tant de cœur,

Que d'aller trouver ce moqueur,

Le prier de te faire grâce?

Souviens-toi plutôt de sa race;

Souviens-toi de Laomédon,

Trop crédule dame Didon.

Va-t'en plutôt à main armée,

De ton désespoir animée,

Fondre, avec tous tes Tyriens,

Sur Énée et sur ses Troyens.

Hélas, qu'est-ce que je veux faire

Contre un si vaillant adversaire ?

Ses gensfrappent"comme des sourds,

Loups, dogues, lions, tigres, ours.

Ta nation lâche et perfide

Voudra-t-elle suivre son guide ?

J'eus peine à les faire partir

Lorsque je me sauvai de Tyr,

Et cette maudite canaille,

N'allant pas pour faire ripaille,

Mais courir hasard du trépas,

Reviendroit bientôt sur ses pas.

Ils iront la tête baissée ;

Mais, leur colère étant passée,

Ils s'en reviendront tout ainsi

Que l'on a fait à Juvisy1.

* Allusion à l'un des premiers faits d'armes de la Fronde, qui eut lieu immédiatement après Ja levée des portes cochères. « M. de Beaufort, dit Guy Joly dans

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