LIVRE QUATRIÈME
Et pour ne revenir jamais !
Et toi, Jupiter, tu permets Que je me trouve ainsi moquée, Dans ma propre ville escroquée, Et sans pouvoir tirer raison D'une si noire trahison !
Et personne de mon royaume Ne se fera pas Jean Guillaume * Pour étrangler à belles mains Ce larron des plus inhumains !
Çà, qu'on l'attrape, qu'on le grippe; Çà, qu'on le châtre, qu'on l'étripe.
Sortez, marchez, courez, volez, Frappez, tranchez, tuez, brûlez.
Ah ! que dis-tu, femme insensée !
Où diable est ta raison passée ?
Où diable as-tu mis ta vertu ?
Pauvre femme, à quoi songes-tu?
Oh! comme sans te donner trêve Ton rigoureux destin t'achève !
Qu'il eût bien fait de t'assommer, Quand tu te mis à trop aimer, Et que tu te donnas en proie, Et ton sceptre, au prince de Troie!
Fiez-vous donc à ces pieux, A ces gens qui baissent les yeux, A cet homme de bien qui porte Son vieil père à la chèvre morte, Et qui sauve ses dieux du feu, Afin de mieux couvrir son jeu !
Puisqu'ils ne sont qu'un contre quatre, Ne pouvois-je pas les combattre, Le prendre, et, l'ayant maltraité, Le hacher en chair de pu té, Et faire des capilotades
De tous ses maudits camarades; Et puis des membres rebondis Du fils faire un salmigondis, Le servir à table à son père, Et puis, après la bonne chère, Lui dire: «Malheureux goulu, « Ton chien d'estomac est poilu, « Et de ta propre géniture, « Glouton, tu t'es fait nourriture !»
Mais, peut-être, de ton côté La victoire n'eût pas été; Au pis aller j'y fusse morte, Victorieuse ou non, qu'importe, Puisque la victoire n'a pas Pour Didon de fort grands appas !
Ou victorieuse ou vaincue, Il faut toujours qu'elle se tue Pour avoir commis le péché De se donner à bon marché.
Et puis ma ruine, peut-être, Pouvoit causer celle du traître :
On peut son vainqueur entraîner, Souffrir la mort et la donner.
Je pouvois confondre sa flotte, Me coiffer d'une bourguignote2, L'attaquer, lui percer le flanc, Mettre tout à feu, tout à sang, Égorger le fils et le père, Mettre le feu dans leur galère, Et faire des autres vaisseaux Grillade au beau milieu des eaux ; Puis, par un désespoir extrême, Avec eux me perdre moi-même.
Soleil, qui chauffes l'univers, Soit de droit fil, soit de travers,
* C'était le nom du bourreau de Paris. Je trouve, dans le recueil de Maurepas (XXI, f. 487), cette chanson sur la mort de Richelieu :
Bien que la mort du cardinal Nous cause une nouvelle joie, Jean Guillaume seul plaint son mal, Et voudrait, le bourreau qu'il est, Qu'il fût vif pour son intérêt.
Furetière a écrit, dans son Roman bourgeâls, une Épître dédicatoire du premier livre que je ferai à très-haut et très-redoutable seigneur Jean Guillaume, dit Saint- Aubin, maître des hautes-œuvres de la ville, prévôté et vicomte de Paris.
* Ce mot désigne soit un casque de fer, soit un bonnet militaire rembourré et garni d'étoffes.
Qui tout vois et qui tout regardes, Et, par les rayons que tu dardes, Produis la lumière et le jour, Vis-tu jamais plus lâche tour?
Junon, qui sais toutes ces choses, Et qui peut-être me les causes; Et toi, ténébreuse Hecaté, Toi qui par mon of^re as été La nuit aux carrefours hurlée, Et par tes saints noms appelée ; Dames des ténébreux manoirs, Vengeresses des crimes noirs, Dieux de la moribonde Élise, Si la vengeance m'est permise, Prenez, justes divinités, Part en mes maux, et m'écoutez !
S'il faut que mon filou d'Énée, Par l'arrêt de la destinée, Laquelle bien souvent ne sait Pourquoi les choses elle fait; S'il faut, dis-je, que ce volage Attrape enfin quelque rivage, Que ce ne soit pas sans danger Et sans avoir peur de plonger!
Qu'il tremble de peur comme un lâche, Qu'il en pleure comme une vache, Qu'un peuple qui le pousse à bout, Et qui, dos et ventre partout Le batte, et toute sa cohorte, Soit où la tempête le porte, Et que, ne sachant où donner, Qu'il soit contraint d'abandonner Son fils Iulus, et s'eu aille, En équipage de canaille, Mendier un foible secours !
Qu'il voie à la fin de leurs jours Ses plus chers par fer ou par corde; Et, si par la paix on s'accorde, Qu'il n'en jouisse pas longtemps ; Qu'il meure au plus beau de ses ans, Et que son corps sans sépulture Aux oiseaux serve de pâture, Ou bien qu'il soit des loups mangé Et comme un cheval mort rongé l Et vous, nation Tyrienne, Que jamais il ne vous advienne D'être jamais correspondans
Avec ses chiens de descendans!
Que quelqu'un naisse de ma race, Qui chez eux-mêmes les défasse, Qui soit un brûleur de maisons, Mangeur de poules et d'oisons, Un grand déflorateur de filles, Et grand mineur de familles !
Soyez d'eux toujours divisés, A tous leurs desseins opposés, Alliés de leurs adversaires, A leurs confédérés contraires ; Enfin, so\ez tels que les chats Ne soient pas plus méchans aux rats :
Voilà ce que je vous demande, Et que le bon Dieu vous le rende ! »
Après ces imprécations, Ces funestes intentions Lui changèrent tout le visage.
S'abandonnant toute à la rage, Et ne songeant plus qu'à mourir, Elle dit qu'on allât quérir Barcé, de Sichaeus nourrice; Car la sienne, mise en justice Pour avoir fait à Tyr un vol, Avoit fini par un licol.
Aussitôt qu'elle fut venue, La vieille nourrice chenue, Au front étroit, œil enfoncé, Nez plat et pourtant retroussé, La reine lui dit: «Ma nourrice, J'ai besoin d'un petit service :
Va faire venir vitement Ma sœur, dis-lui que promptemeut Elle se lave tout entière " Par trois fois en eau dfi rivière; Que les animaux destinés Avec elle soient amenés.
Et toi, mets aussi sur ta tête Ton bandeau des saints jours de fête.
J'ai dessein, pour me mettre bien Avec Jupiter Stygien, De lui faire un beau sacrifice, Et punir du dernier supplice Le marmouzet de ce mâtin Qui me fait passer pour putain. »
La vieille s'en court à pas d'oie Où la pauvre Didon l'envoie,