‹ Le Virgile travesti en vers burlesquesChapitre 72 sur 227 · LIVRE QUATRIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE QUATRIÈME

Laquelle, lors» de toutes parts Lançant ses funestes regards, Se retira, folle achevée, Où la pyre étoit élevée, Le feu de ses yeux tout éteint, Les lèvres livides, le teint Tout pâle et la vue égarée.

Sa mort, qu'elle tient assurée, Lui donne un air rempli d'horreur, De désespoir et de fureur.

Quand, prête à jouer de son reste, Elle vit le bûcher funeste, Elle se hâta d'y monter.

Elle avoit eu soin d'apporter La dague de messire Énée, D'un pan de robe embéguinée, Afin qu'on ne pût soupçonner Qu'elle s'en voulût asséner.

Elle aperçut sur la couchette Où sa f3ute avoit été faite Du faux amant les caleçons, Son bonnet de nuit, ses chaussons, Et le reste de ses guenilles, Et d'amour quelques béatilles *, Comme rubans, vers et poulets, Bagues, cheveux et bracelets ; Et puis lâcha paroles telles A l'aspect de ces bagatelles :

« Bijoux autrefois désirés, Haillons autrefois honorés, Et qui maintenant ne me faites Que haïr celui dont vous êtes, Écoutez mes derniers discours !

Je sais que je parle à des sourds, Mais ma raison s'est envolée ; Excusez une désolée.

J'ai vécu reine de ces lieux Tant que l'ont permis les bons dieux; J'ai fait faire une belle ville, J'ai toujours été fort civile; Mais, hélas ! pour l'avoir été, J'ai tout mon cher honneur gâté.

Mon mari, frappé par derrière, De mon frère qui ne vaut guère, A reçu satisfaction

Par ma généreuse action D'avoir sa finance enlevée; Chacun m'en a fort approuvée, Et le rôle que j'ai joué En ce monde eût été loué, Si du fils de putain d'Énée La flotte en ces bords amenée Par quelques Dieux à moi fâchés, .N'eût tous mes beaux exploits tachés. »

Après ce langage farouche Elle baisa deux fois la couche, ,Couche où la dame se perdit, Comme je vous ai déjà dit ; Et puis après, toute changée :

« Mourons, et sans être vengée, Dit-elle. C'est là le destin Que doit avoir une putain; Et qu'iEneas, voyant reluire La flamme qui me va détruire, Ait le cerveau tout étonné De ce présage infortuné ! »

Ayant parlé de cette sorte, On la vit tomber demi-morte, Sans dire un seul mot à.' In inaniis.

Un glaive entre ses tétons nus Avoit fait un large passage Par où cette dame peu sage , Répandit de bon sang humain Par terre, non pas plein la maiu, Mais plein une bonne écuellée ; Et son âme, parmi mêlée, S'en alla je ne sais pas où.

Après ce bel acte de fou (Tout beau, je veux dire de folle), Chaque valet joua son rôle, Chacun ses cheveux arracha, Par grimace ou non se fâcha.

Des femmes les cris et huées Pénétrèrent jusqu'aux nuées.

On n'entendoit que hurlemens; Les poings \es> visages gourmans Faisoient un tintamarre étrange; Là quelqu'un les deux mains se mange, Là, l'autre pèle son menton, Et l'autre de coups de bâton

Littéralement, petites choses délicates et friandes.

Se meurtrit le dos à soi-même ; Bref, le désordre est tout de même Que si l'on avoit introduit L'ennemi de jour et de nuit Dedans Tyr ou dedans Carthage :

Le soldat s'anime au pillage, Et par les quartiers s'épandant Va tout prenant et tout perdant ; Les cris de femmes qu'on viole, Les regrets de ceux que l'on vole, Sont portés jusque dans les cieux, Et le feu, rendu furieux Par le vent qui se fait de fête, Paroît victorieux au faîte Des saints temples et des maisons, Qu'il réduit après en tisons.

La confusion est semblable, Après cette mort déplorable, Dans Cartbage, où les Tyriens Donnent au diable les Troyens.

Anne, ayant appris la nouvelle, En pensa perdre la cervelle :

Elle y courut, se déchirant Le visage, et son poil tirant.

Frappant sur quiconque l'arrête, Et donnant de cul et de tête, Elle se fit bientôt chemin A coups de pieds et coups de main.

Ayant ainsi chassé la tourbe, Elle cria : « Ma sœur la fourbe, Vous jouez donc de ces tours-là ?

Est-ce bien vivre que cela ?

Vraiment vous en saviez bien d'autres ! Vous traitez donc ainsi les vôtres, Et tout cet apprêt d'échafaud Étoit un attrape-nigaud ?

Mais, hélas! de quoi me plaindrai-je?

A qui raison demanderai-je ?

Pour avoir trop tôt obéi, J'ai tout perdu, j'ai tout trahi.

0 bourguemestres de Carthage, Vous n'avez guère de courage Si contre dame Anne fâchés, En morceaux vous ne la hachez !

0 sœur, autrefois si jolie, Vous avez fait une folie, Laquelle on ne peut réparer.

Avez-vous dû vous séparer D'une sœur qui fut si fidèle ?

Il valoit mieux s'assurer d'elle, Puis toutes deux, d'un coup fourre, Chacune en main glaive acéré, S'entre-pénétrer la peau tendre, Ou bien d'un taillant se pourfendre.

Au moins si j'avois assisté A ce trépas prémédité, J'aurois eu du gain dans ma perte, Et j'aurois gobé, bouche ouverte, L'âme de ma sœur s'envolant, Si que l'une à l'autre mêlant, J'en aurois une bonne paire Et ce seroit un bon affaire De pouvoir en aider à point Quelque ami qui n'en auroit point '*

i Burlesque paraphrase du vers de Virgile ;

Extremus, si quis super halitus errât,

Oreiegam...

Ces vers de Scarron me rappellent'un passage de YUist. com> des estats et empires de la Lune par Cyrano. Quand on a permis à un philosophe de se défaire de la vie, à cause de son grand âge, « il avertit ses plus chers et du jour et du lieu. Ceux-ci Be purgent, et s'abstiennent de manger pendant vingt-quatre heures; puis, arrivés qu'ils sont au logis du sage, et sacrifié qu'ils ont au soleil, ils entrent dans la chambre, où le généreux les attend sur un lit de parade ; chacun le veut embrasser, et, quand c'est au rang de celui qu'il aime le mieux, après l'avoir baisé tendrement, il l'appuie sur son estomac, et, joignant sa bouche sur sa bouche, de la main droite il se baigne un poignard dans le cœur. L'amant ne détache point ses lèvres de celles de son amant qu'il ne le sente expirer,», etc. Auparavant, Cyrano fait raconter par un habitant de la Lune comment il a troqué son corps de vieillard contre un corps déjeune homme : «Je me suis enquis du chemin de l'hôpi-

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