LIVRE CINQUIÈME
Représentant l'arc bigarré Dont le ciel est souvent paré, Serpentant sur son jaune ventre, Le bon drôle de serpent rentre ; Virgile ne dit pas par où, Je crois que ce fut par un trou ; Mais, soit par trou, fenêtre ou porte, Fort peu, ce me semble, il impo/te.
Il suffît qu'étant délogé, Enée ayant un peu songé Et ruminé si ce reptile, A lécher les plats si habile, Étoit valet d'Anchise, ou dieu De ce tant vénérable lieu, Il conclut enfin en sa tête (En attendant que de la bête On sût la vraie extraction) De faire en toute occasion De nouveaux honneurs à son porc.
11 se fit un visage austère, Car, en si funeste action, On doit avoir l'ambition De faire une mine piteuse, D'avoir la face bien pleureuse, Ou, lorsqu'on ne peut larmoyer, Il faut des pleureurs soudoyer.
Le voilà donc en mine grise, Qui derechef régale Anchise :
Il fait égorger cinq brebis, Cinq cochons gras et rebondis, Et cinq génisses potelées, Versa du sang par écuellces, Du vin pour le moins plein un seau; Puis, se penchant sur le tombeau,
Invoqua l'âme de son père,
Qui fut si sourd à sa prière,
Qu'à tout ce que le seigneur dit,
Au diable un mot s'il répondit.
Chacun des Troyens fit dépense
Plus ou moins, selon sa puissance.
Après force sang répandu,
Us se mirent, à corps perdu,
A faire entre eux tous la débauche :
Chacun but, à droite et à gauche,
A la santé de ses amis.
Tout y fut en usage mis.
JEneas, avec sa sagesse,
Pinta si bien, qu'il fit mainte esse1,
Et même deux ou trois faux pas,
Alors qu'à la fin du repas
Il hasarda quelques gambades
Pour réjouir ses camarades ;
Puis en un lit il se sauva,
Où son vin à l'aise il cuva.
Le beau Phœbus, porte-lumièrj, Enfin commença la carrière Du neuvième jour désiré :
Le ciel en parut tout doré; Jamais plus belle matinée Ne promit plus belle journée.
Chacun vint, des lieux d'alentour, Tant pour voir Aeestes que pour Voir ces gens dont la renommée Partout étoit si bien semée, Qu'en ce temps-ci même il n'est nul Qui ne trouve par son calcul Que de Troyen ou de Troyenne Son père ou sa mère ne vienne*.
< Zigzag en forme d's.
* Par cette réflexion, qu'il ajoute de sa propre autorité, Scarron fait allusion a la manie qui avait pris certains esprits de prétendre que les Francs descendaient des Troyens. C'est le sentiment que développe Ronsard dans sa Frandade* Plusieurs historiens avaient aussi adopté cette opinion singulière, par exemple, Jean le Maire de Belges, dans son livre des Illustrations de Gaule et singularitez de Troye, et bien avant lui le bénédictin Aimoin, le chroniqueur Robert-Gaguin, Paul- Emile, etc., qui rattachent l'origine des rois francs à Francus, fils d'Hector. On peut voir sur ce sujet ce que dit de la Popelinière dans son ïdte de Vhistoire accomplie. D'autres historiens, comme l'abbé Trithème et Jacques de Cassan, avocat du roi au présidial de Béziers, ont suivi, sur ces origines, des traditions non moins fabuleuses. (Voir à la suite de la Bibl- franc., de Sorel. la Guide de l'Histoire de France, ch. i.)
A grand donc, ou bien petit pas (Lequel des deux, n'importe pas), Tant de villes que de bourgades»
Tour voir le9 renommés Troades, Vieillards, hommes, femmes, enfans, En leurs beaux atours piaffans, Se trouvèrent sur le rivage.
Maître Mneas, faisant le sage (Car il faut bien couvrir son jeu Devant les gens qu'on connoît peu, Et bien faire la chattemite), Fit apporter une marmite (Cëtoit un des prix destinés), Deux pourpoints fort bien galonnés, Moitié filet et moitié soie, Un sifflet contrefaisant l'oie, Un engin pour casser des noix, Vingt et quatre assiettes de bois Qu'^Eneas, allant au fourrage, Avoit trouvés dans le bagage Du vénérable Agamemnon (Certain auteur a dit que non, Comptant la chose d'autre sorte ; Mais ici, fort peu nous importe); Une toque de velours gras, Un engin à prendre des rats, Ouvrage du grand Aristandre, Qui savoitfort bien les rats prendre En plus de cinquante façons, Et même en donnoit des leçons; Deux tasses d'étain émail iées, Deux pantoufles dépareillées, Dont l'une fut au grand Hector, Toutes deux de peau de castor, L'une bleu turquin, l'autre verte, Et l'une et l'autre d'or couverte ; Un cistre*, dont Priam sonnoit Quand la joie au cœur lui venoit, Et plusieurs autres nippes rares, Dont les âmes les plus avares
Pourroient contenter leur désir, Qu'iEneas avec grand plaisir, Et d'une âme fort libérale, Aux yeux de l'assemblée étale.
Puis après il tambourina, Prit une trompette, et sonna Tara, tara, tara, tantare ; Ensuite cria : Gare, gare, Jusqu'à se faire mal au cou * (En quoi je trouve qu'il fut fou).
j L'on fit place, l'on fit silence.
; Maître jÊneas, d'une éloquence Que l'on ne sauroit exprimer :
« Il faut commencer par la mer, Cria-t-il. Parmi nos galères On choisira les plus légères :
Le vainqueur qui commandera Celle qui le prix gagnera Aura sa tête couronnée; Sa vertu sera guerdonnée D'un présent si bien étoffé, Qu'on dira qu'il est né coiffé. »
Mnestheus choisit la Baleine :
Cette illustre race romaine Des tant renommés Memmiens, Si connus aux temps anciens, Est venue, au grand bien de Home, De ces Troyens que je vous nomme.
Nos de Mesmes en sont aussi Descendus, chacun sait ceci 5, A la gloire de notre France, En qui l'on voit en concurrence La science et la probité, L'esprit, la générosité, Enfin les vertus cardinales Pêle-mêle avec les morales, Donner à tous à deviner A qui l'on doit le prix donner; Surtout, ce président sans tache, Le plus grand homme que je sache,
* Instrument à cordes, à peu près de la même forme que le luth, et d'un usage analogue. (Voir le Dictionn. de Furetière.)
* Scarron décrit ici la manière dont s'y prenaient les charlatans de l'époque, Tabarin, Brioché, les opérateurs du pont Neuf, etc., pour attirer le monde et s'anno ncer.
3 Ces vers semblent se rapporter à une prétention de la généalogie des de