‹ Le Virgile travesti en vers burlesquesChapitre 78 sur 227 · LIVRE CINQUIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE CINQUIÈME

De notre Paris l'ornement, Et qui, dans le gouvernement, De notre monarchie entière, Jetteroit bien de la poussière Aux yeux de certains grands Atlas, Qui souvent plus foibles que las, Sous le faix de notre machine Sont contrains de ployer l'échiné * ; Cela veut dire, en bon françois...

Mais chut ! En ce lieu je prévois Que quelque gauche politique Dira d'un ton fort magnifique Que l'écrivain facétieux S'il parloit peu parleroit mieux.

Si j'ai menti qu'on me punisse, Si j'ai dit vrai qu'on m'applaudisse.

Mais retournons à nos moutons, Et succinctement racontons Qui furent ceux qui commandèrent Les galères, qui disputèrent Le prix par jEneas donné.

Gyas, jeune homme fort bien né, Fort adroit en ses exercices, Et fort grand pêcheur d'écrevisses, Sur la Chimère commanda, Aussi légère qu'un dada.

Sergestus, autre galant homme, Duquel sont descendus à Kome Les Sergiens, gens pleins d'honneur, Témoin Galba, le bon seigneur, Qui se rendit la tête chauve Parce qu'il avoit le poil fauve; Ce Sergestus donc susnommé, Eut un vaisseau bien espalmé, Plein de gens à l'échiné forte, Qui le nom de Centaure porte :

Il inventa le jeu de dés, Et mangeoit les oiseaux bardés,

Car alors, si l'on me veut croire, On ne parloit point de lardoire.

Cloantus, autre bon garçon, Parut en un blanc caleçon Sur la Scylle, une autre galère, Comme les autres fort légère.

De cet ancien Cloantus Est venu le sieur Cluentus.

Et ce sont là les seuls qui furent Chefs des galères qui coururent.

On voit, loin du bord, un écueil Qu'on découvre aisément de l'œil.

Alors que la mer n'est pas sage, Alors qu'elle bout, qu'elle enrage, Cet écueil, moitié blanc et vert, Des flots enflés est tout couvert :

Il a bien de l'air d'un théâtre.

Quand la mer, moins acariâtre, Est retournée en son bon sens, Les oiseaux en mer se sauçans (Ce sont les plongeons, ce me semble) Viennent en grosse troupe ensemble Y faire souvent station, Comme aussi conversation Avec des oiseaux de marine.

Cet écueil a fort bonne mine, C'est pourquoi le Troyen le prit (Comme il fait tout avec esprit) Pour servir de but aux galères, Qui, sur les campagnes a m ères, Dévoient, pour de riches joyaux, Faire suer maints aloyaux.

/Eneas, en tout fort habile, Voulut qu'on jouât à croix-pile, Pour ne voir point de mécontens Parmi les nobles contestans.

Les galères ayant pris place, L'ardeur aussi bien que la glace

Mesme, prétention que par malheur Scarron a eu la maladresse de combattre un peu plus haut, avant de la proclamer ici, quand il a dit :

Qu'en ce temps-ci même il n'est nul Qui ne trouve par son calcul Que de Troyen ou de Troyenne Son père ou sa mère ne vienne.

On se rappelle que le liv. III du Virgile travesti est dédié au président de Mesmr « i Ceci est une évidente allusion à Mazarin. On était alors en pleine Fronde, ci l'on sait le rôle que joua Scarron dans la guerre contre le ministre.

S'impatronisa des esprits; Les patrons, en habit de prix, Du haut de leurs poupes dorées, À leurs chiormes préparées De ramer comme des démons, Firent cent beaux petits sermons.

La froide crainte de ne faire En ramant que l'eau toute claire *, Fait qu'incessamment le cœur bat Au matelot comme au forçat *.

Nus comme les enfans qui sortent Des lieux où les mères les portent, Ayant bien vidé le hanap3, Et tous huilés de pied en cap, Les forçats sur les bancs attendent Que les trompettes leur commandent De ramer de tête et de eu, Pour être vainqueur ou vaincu.

Voilà le signal qui se donne, Voilà là trompette qui sonne, Et fait la côte retentir; Je les vois tous d'un temps partir.

La malepeste comme ils rament !

Gomme les flots verts ils entament ' Comme ils hurlent, les fous qu'ils sont ! L'épouvantable bruit qu'ils font !

Mon Dieu ! que leurs rames sont belles ! On diroit que ce sont des ailes :

Qui n'auroit point vu de vaisseaux Diroit que ce sont des oiseaux.

Je ne sais rien qui mieux ressemble A ces vaisseaux voguans ensemble Que quatre chevaux accouplés, Que des coups de fouet redoublés Font courir de toute leur force, Et le vert cocher qui les force Ressemble aux chefs encourageans

Leurs rameurs d'être diligens.

Encore une fois comme ils ram^nl!

Comme l'eau salée ils entament!

Les voilà qui voguent de front.

Voyez-en un qui l'ordre rompt, Et qui devance tous les autres !

Celui-là dit ses patenôtres :

Rame, rame, tu feras mieux, Rame, et tu plairas aux bons dieux, Qui veulent que l'on s'évertue*.

Je veux que la fièvre me tue Si dans Marseille il y en a Qui rament comme ces gens-là !

Les spectateurs d'un œil avide Regardent, et rament à vide, Tant est forte l'impression Que leur fait l'inclination.

Le bruit des regardans qui crient, Et qui pour leurs bons amis prient, Retentit aux lieux d'alentour ; L'écho fait du bruit à son tour, Et répond au mot de courage, Tantôt courage, et tantôt rage, Selon que celui qui le dit Chez l'écho trouve du crédit.

Gyas, songeant à son affaire, Avec ses gens sut si bien faire, Qu'entre les autres il passa, Et de beaucoup les devança.

De près le suit le sieur Cloante, Dont la galère est plus pesante, Mais aussi de rameurs plus fort.

Après eux, de pareil effort, Le grand Centaure et la Baleine Voguent de carène en carène; Tantôt l'une prend le devant, Puis l'autre qui la va suivant,

* On dit encore aujourd'hui : ne faire que de l'eau claire, pour échouer, avorter misérablement. Ce proverbe est doublement bien placé ici.

* On sait que les forçats autrefois étaient condamnés à ramer sur les galères, — d'où ils ont gardé le nom de galériens, et leurs gardiens, celui de gardeschiourmes.

5 Crand vase à boire.

* Hercule veut qu'on se remue...

Aide-toi, le ciel t'aidera.

(Là Fostxire, liv. VI, f. xvm.)

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