LIVRE CINQUIEME
De suivante devient suivie, Et toutes, de pareille envie, Non pas avec pareil succès, Courent au gain de leur procès.
Déjà ces amis adversaires D'ailleurs hommes très-débonnaires, Voyant qu'ils approchoient le but, S'entre-regardoient comme au rut Les grosmarcous* s'entre-regardent, Où de leurs griffes ils se lardent.
Chacun en son cœur souhaitoit Que la galère qui portoit Chaque prétendant et sa bande, Allât où le diable commande, Ou du moins au fond de la mer.
Chacun se tuoit de ramer.
Gyas, qui croit que son pilote, Comme un vieil fou qu'il est,radotI, De ce qu'en mer il s'élargit, Aussi fort qu'un lion rugit, Et s'écrie, écumant de rage :
« Serre, serre donc le rivage, Fils de putain de Menetus; Serre, ou bien nous sommes victus 2.
Serre donc, serre à la pareille. »
Menetus fait la sourde oreille, Et s'éloigne toujours du bord, Et si pourtant il n'a pas tort :
Habile qu'il est, il redoute Certains rocs, où l'on ne voit goutte, Qui pourroient bien en son vaisseau Introduire un déluge d'eau.
Lors Gyas se met en furie, Et derechef crie et recrie :
« Vieil coyon, pilote enragé, Mes ennemis t'ont-ils gagé Pour m'ôter l'honneur de la sorte ?
Serre, ou que le diable t'emporte, Serre le bord, âme de chien î »
Mais au diable s'il en fait rien.
Et lors, pour l'achever de peindre3, Cloantus est prêt de l'atteindre,
Qui s'étoit finement glissé Entre le rivage laissé, Et la nef en mer élargie. Lors Gyas, la face rougie, (Car grosse colère y monta), Contre Menetus s'emporta, Et sans songer si la colère Est chose de grand' vitupère, lit, qu'un acte sale il faisoit, Tant la rage le maitrisoit, Il traversa de poupe en proue, Faisant une très-laide moue, Et, prenant son homme au collet, Comme un milan fait un poulet, Il le jeta, tête première, Un peu pis que dans la rivière, Et ce, tant inci vilement, Que ce fut sans un compliment , Qui la chose eût fort adoucie; l Mais alors il ne se soucie Que de regagner le devant Sur Cloantus qu'il va suivant.
11 prend le gouvernail lui-même, Enragé, le visage blême, Exhortant ses gens à ramer.
Cependant du fond de la mer Qu'il avoit de ses bras coupée, L'ayant assez belle échappée, Menetus revint dessus l'eau, Chaque poil faisant un ruisseau, Refrogné comme un chien qui gronde.
De ses bras pelus il fend Tonde, Et fait tant, qu'il se vient jucher Sur le haut d'un petit rocher.
Dieu sait si la belle assemblée Que sa chute avoit bien troublée, Se mit à rire de bon cœur, Quand elle vit qu'à son honneur, Assis sur le cul comme un singe, Il tordoit sa barbe et son linge, Et vomissoit les flots salés Trop avidement avalés.
« Pour matous.
* Vaincus. H faudrait au moins victi; mais, s'il est difficile d'accorder la rime avec la raison, il l'est quelquefois aussi de l'accorder avec le burlesque, s Pour achever de le ruiner, de le désespérer.
Lors revint l'espérance entière A ceux qui tenoient le derrière, D'avoir aussi part au gâteau.
Sergestus, poussant son vaisseau, Sur Mnestheus eut avantage, Qui de tout son cœur en enrage ; Il court le long de son coursier ' , Et s'égosille de crier :
« Voilà de beaux rameurs de merde !
11 faut donc que le prix je perde.
Ma foi, si vous étiez encor Compagnons de défunt Hector, 11 vous traiteroit de gavaches *.
Vous me faisiez tant les bravaches, Et vous ne travaillez non plus Que gens de leurs membres perclus.
Eh! qui m'a donné ces pagnottes5, Avec leurs bras de chénevottes* ?
Sont-ce ceux qui ramoiênt si bien Le long du bord Gétulien, Dans la rude mer d'Ionie?
0 gens de bien, par ironie, Vous n'êtes rien, en bon franco i s, Que gens qui méritez du bois 5 !
Ramez donc, et de bonne sorte, Ou que le diable vous emporte, Et m'emporte moi-même aussi D'avoir gens faits comme ceux-ci !
Pour le premier prix passe encore !
Mais comme une lourde pécore Arriver au but le dernier, Ah ! c'est assez pour renier.
Je n'ai garde, ô sire Neptune !
De porter aucune rancune A celui qui sera vainqueur ; J'y consens et de tout mon cœur.
Tu peux bien à ta fantaisie Faire à qui tu veux courtoisie; Mais pourtant, si c'étoit à moi, J'oserois bien jurer, ma foi, Que ton Altesse Maritime De mon présent feroit estime.
Mais au moins, grand dieu marinier, Que je ne sois pas le dernier !
C'est à vous, madame Chiorme0, D'empêcher cet affront énorme ; Ramez donc comme gens de Vien, Ou tout est... vous m'entendez bien.»
A cette harangue énergique, Chacun de bien ramer se pique ; En moins de rien tous ces truans De secs devinrent tous suans, Et si fort leur grossit l'haleine, Qu'ils ne respiroient plus qu'à peine.
La chiorme fit grand effort :
Qui s'en fût plaint eût eu grand tort; Ce que voyant messer Sergfeste, Il voulut jouer de son reste, Et se couler le long du roc; Sa galère aussitôt fit croc, Et puis crac ; le bout de la proue Se fracasse tout et s'échoue.
On entendit avec effroi Hurler un : «Dieu soit avec moi ! »
Plus de vingt rames se cassèrent ; Deux cents hommes se renversèrent Comme quilles, qui çà, qui là ; En un mot, tout fort mal alla.
La galère, fort entamée, De ses avirons désarmée, S'embarrassa dans les rochers, Et les forçats et les nochers,
* Terme maritime : passage de la proue à la poupe, a Lâches, vilains; de l'espagnol gnvascho*
'•'- Mous, fainéants.
* Au propre, ce mot désigne le tuyau de la plante du chènevis, quand il est sec et dépouillé de son chanvre. Au figuré, il se disait de ce qui ne vaut rien :
J'en fais autant de cas comme de chènevotes.