‹ Le Virgile travesti en vers burlesquesChapitre 92 sur 227 · LIVRE CINQUIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE CINQUIÈME

Place à part pour les concubines, Et de fort superbes latrines.

Acestes, tout encouragé De se voir en prince érigé, Fit des lois bonnes ou mauvaises, Et créa des porteurs de chaises1; Et puis sur le mont Éricin, A Vénus, céleste putain, On fit un temple magnifique, Moitié moellon, et moitié brique ; Et pour Anchise au tombeau mis, Un brave prêtre fut commis, Pour psalmodier et pour faire Brûler sans cesse un luminaire, Outre un bois qu'on sanctifia, Qu'au même Anchise on dédia.

iEneas se mit en débauche :

Tables à droit, tables à gauche, ÎNeuf jours durant on festina, Et les autels on couronna.

Lors la mer eut la face gaie, Le vent Auster qui la balaie, Se reposant sans dire mot, Et sans enfler le moindre flot.

Comme il n'est bonne compagnie Qui ne soit enfin désunie, Il fallut au départ songer, Et lors ce fut pour enrager.

Toute cette troupe effarée, Qui, devant, craignoit la marée, Ces rôtisseuses de vaisseaux, Pleurèrent alors comme veaux ( Je devois dire comme vaches).

Les fainéans et les ga vaches, Voyant qu'on les laissoit ainsi, Vouloient monter en mer aussi.

Énée avec douces paroles, Y mêlant quelques paraboles, Parfois se mettoit à«pleurer, Puis rioit pour les assurer.

Lesbonnes gens, pour lui complaire, Faisoient comme ils lui voyoient faire,

Tantôt rioient, tantôt pleuroient, Sans savoir ce qu'ils désiroient :

Énée, en sa sagesse extrême, Ne le favoit pas bien lui-même.

Enfin tous ces gémissemens Finirent par embrassemens, Et « Serviteur, » et « Moi le vôtre, » Qui se firent de part et d'autre.

Acestes promit qu'il auroit Grand soin de ceux qu'on laisseroit.

On fit égorger quelques bêtes, Une brebis pour les tempêtes, Et pour Érix le Fier-à-bras, Trois veaux qui n'étoient pas trop gras. On lit embarquer tout le monde, On tira les ancres de l'onde.

Quand un chacun fut embarqué, $neas s'étant colloque A la proue, assis à son aise, Sur une malle, au lieu de chaise, De verte olive couronné, Un pot de vin lui fut donné, Qu'il versa dans les eaux salées ; Des quatre bêtes immolées, Les entrailles il répandit Dans l'eau, qui point ne les rendit, Et qui sans doute en fit curée Aux braves tilles de Nérée.

A peine a voit-il achevé, Qu'un petit vent s'étant levé.

Les rames d'un temps se haussèrent, Dans l'eau de la mer se saucèrent, Et, se sauçant et dessauçant, Le rivage allèrent laissant, D'où les yeux longtemps les suivirent, Et maints bonnes gens les bénirent.

Lors Vénus, songeant à son fait, S'ajusta de maint attifet, Et s'en alla trouver Neptune En une heure fort opportune, Car rien alors il ne faisoit, Et tout bonnement s'amusoit,

* Un des véhicules les plus usités au dix-septième siècle, surtout parmi les gens du bel air, était la chaise à porteurs. L'usage en avait été introduit par la reine Marguerite. La chaise à porteurs était alors découverte, et il en fut ainsi jusque ▼ers le milieu du dix-septième siècle.

La mer étant calme pour l'heure, Faute d'amusoire meilleure, A faire en mer des ricochets.

Un triton avec des crochets, Et quelquefois avec ses pattes.

Lui défroquoit des pierres plates, D'un rocher assis près de là, Qui ne servoit rien qu'à cela.

Voyant la céleste carogne, Il abandonna sa besogne, Et reboutonna son pourpoint.

«Mon Dieu, ne vous détournez point De cet agréable exercice, »

Dit des gouges l'impératrice, D'un ton de voix doux comme un luth.

Après un gracieux salut, Ainsi parla le roi de l'onde :

« Je ne saurois pas bien mon monde, Et je manquerois d'entre-gent1, Quand je recevrois de l'argent, Si je ne laissois mon ouvrage Lorsque dame de mon lignage, Et que j'aime d'affection M'honore de sa vision.

Quel bon vent ici vous amène ?

.— De Junon l'implacable haine, Lui dit-elle, qui depuis peu A mis toute la flotte en feu De mon fils, et dans sa boutade, .

De mon fils même eût fait grillade, S'il n'était homme à quereller Quiconque le voudroit brûler.

Chacun en notre cour céleste La hait et fuit comme la peste, Et, si Jupiter faisoit bien, Il l'étrilleroit comme un chien ; Aussi bien ce n'est qu'une chienne.

Le sac de la ville Troyenne, Le temps qui remédie à tout, N'a point mis sa rancune à bout :

Des lois du Sort la dame fi ère Se torche souvent le derrière; Mais, hélas ! vous la connoissez, Ses faits la découvrent assez.

L'autre jour, dans la mer Libyque, Ce bon corps à faire relique Des vents contre nous se servit ; Mais Votre Altesse, qui le vit, Sans savon lava bien les têtes De ces exciteurs de tempêtes, Et renvoya ces souflle-en-cus Aussi penauts que des cocus, Qui de leurs femmes éventées, Dans les lettres interceptées, Trouvent, en termes non obscurs, Qu'ils ont les angles du front durs.

N'ayant rien l'ait par la tempête Elle a voulu, la maie bête, Achever la flotte par feu ; Et vraiment s'en a fallu peu, Si son mari, par une ondée, Fâché que la dévergondée Nous vînt ainsi persécuter, N'eût fait le dessein avorter.

Sa haine étant si manifeste, Au peu de vaisseaux qui nous reste, Malgré son injuste courroux, Accordez un temps calme et doux, Et faites que sur votre empire Règne seulement le zéphyre ; Et pour les fougueux Aquilons, Chassez-les moi comme frelons, De qui les mauvaises haleines Causent mille morts inhumaines Et tant de gens ont déconfits.

En un mot, faites que mon fils, Sans qu'aucun malheur le poursuive Sain et sauf sur le Tibre arrive ; Et mémoire, à proportion De si grande obligation, Je garderai, foi de déesse.

— Vous êtes sur la mer maîtresse, Dit Neptune, âveeque raison ; C'est votre première maison :

Comme en étant originaire Vous y pouvez tout dire, et faire.

J'ai souvent traité de gredins, De séditieux, de badins,

* D'adresse, de convenance.

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