‹ Le Virgile travesti en vers burlesquesChapitre 93 sur 227 · LIVRE CINQUIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE CINQUIÈME

Les vents dont vous craignez l'haleine ; Ne vous en mettez point en peine, J'aurai soin de votre fanfan, Comme une biche de son faon.

J'atteste et Simoïs et Xanthe, Alors que la dextre vaillante D'Achille lit, dessus leurs bords, De corps vivans force corps morts :

Ce grand fanfaron diacide Fut alors si grand homicide, Si cruel et si scandaleux, Qu'Agamemnon en fut honteux ; Votre fils, durant la mêlée, A ce vaillant fils de Pelée Ayant osé, comme un follet, Prêter fortement le collet, L'autre (outre la faveur céleste Qui lors paraissoit manifeste, Et qui le rendoit tant altier, Qu'il ne faisoit point de quartier) Ayant un notable avantage, Quoique égaux peut-être en courage, Comme il alloit exterminer Votre iEneas, pour détourner Ce malheur, qui vous eût gâtée, Ayant une nue empruntée, Je sus à propos le cacher; Et lors Achille eut beau chercher, 11 n'en trouva ni vent, ni voie, Et pourtant, en ce temps-là, Troie M'étoit un pays odieux, Mais je le fis pour vos beaux yeux, Et je ferois bien davantage.

Maître iSneas aura passage, Et pour entrer et pour sortir Dans l'Enfer, sans y rien pâtir.

11 faudra, perdu dans un gouffre, Qu'un seul pour tous les autres souffre, Que vainement on cherchera ; Un seul pour plusieurs payera.

Mais que votre Altesse divine N'en fasse pas plus maigre mine, Et n'en ait pas l'esprit fâché :

C'est être quitte à bon marché.»

Ayant par si belle promesse Remis l'esprit de sa déesse, À son char gisant près de là

Le bon roi des ilôts attela, Non des dauphins comme l'on pense, Mais, selon toute vraisemblance, Deux hippopotames dressés, De qui les crins étoient tressés ; Et puis sur la campagne humide Poussa son char à toute bride.

Sitôt qu'il parut sur la mer, Ce fut aux flots de se calmer, Tous les vents plièrent bagage, De même que fit tout nuage ; Enfin en mer tout fut changé.

Le bon seigneur fut cortège De maints monstres à face fière, Qu% sortirent, tête première, A chevauchons sur marsouins.

Jamais on ne vit tels grouins, Ni de plus étranges visages :

Des baleines de tous corsages, Seringuant de larges ruisseaux Par les canons de leurs museaux, Marchoient en fort belle ordonnance, Et gardant bonne contenance; Glauque, en tête de son troupeau, En coquille, au lieu de bateau, Enflant et l'une et l'autre joue, D'une conque marine joue ; L'héritier d'Ino, Palemon, ( hevauchoit un fort beau saumon; Six grosses huîtres à l'écaillé, En un char couvert de rocaille, Traînoient un ancien Triton Qui donnoit aux autres le ton D'une coquille recourbée i Sa face étoit toute plombée Du trop grand effort qu'il faisoit.

Phorque un escadron conduisoit, Monté sur dauphins dont la queue Se retroussoit sur l'onde bleue ; Thétis à la main gauche étoit, Qu'une grosse sole portoit.

Dame Mélite étoit juchée Sur une raie enharnachée ; Et Panopée, en un traîneau Tiré par un gros maquereau, Paroissoit en vraie épousée.

Un esturgeon portoit Nésée ;

Un évêque-marin «, Spio, Et Thalie, une poule d'eau, Et Cymodocé la dernière Montoit un oiseau de rivière :

Telle fut la procession De l'aquatique nation.

iEneas, voyant la bonace, Fit une certaine grimace Qu'il faisoit ordinairement Quand il avoit contentement De quelque affaire bien douteuse.

La flotte ne fut pas oiseuse A profiter du temps serein ; Les vaisseaux allèrent beau train.

Quand on eut donné tous les voiles, Lèvent, s'cngouffrantdans les toiles, Donne le loisir aux forçats De reposer leurs membres las.

Palinurus, le bon pilote, Vogue à la tête de la flotte ; S'il tou¥ne à gauche, ou bien à droit, Chacun le suit, chacun le croit, A cause qu'il joint la science A plusieurs ans d'expérience.

Le temps ainsi tout radouci Des vaisseaux chassoit le souci.

De la vénérable chiorme, 11 n'est personne qui ne dorme :

Couchés de leur long sur les bancs, Ils donnent relâche à leurs flancs, Dont ils ont la santé troublée Par la secousse redoublée ; Et puis l'excès de travailler Aide fort à bien sommeiller.

Tandis que chacun dort et ronfle, Que le vent tous les voiles gonfle, Et que les pilotes pour tous Exercent leurs yeux de hibou s, Un Dieu léger comme une plume, Qui dort aussi fort qu'une enclume, Le Sommeil, qui ressemble fort

A sa sœur Madame la Mort, Qui craint le jour et les chandelles, Et ne fait nul bruit de ses ailes, Qui fait quelquefois prou 2 de bien, Mais ici qui ne valut rien, Et fit un tour de méchant homme ; Ce Dieu, dispensateur du somme, Vint, depuis le haut jusqu'en bas ttessemblant à certain Phorbrrs, Faire pièce au bon Palinure.

Sous cette traîtresse figure, Le bon pilote il approcha, Et ce discours lui décocha, D'une langue aussi dangereuse Que d une bête venimeuse :

« Vous dormiriez bien un petit, Vous en avez bon appétit, Dites-moi le vrai, Palinure.

Tandis que la bonace dure, Donnez-vous un peu de sommeil ; J'aurai jusqu'à votre réveil Soin qu'aucun désordre n'arrive.

— Quelqueignorant votre avis suive, Pour moi, je ne le suivrai pas, Ce dit-il au fourbe Phorbas, Ayant peine à lever sa tête ; Car alors cette maie bête Le sollicitoit grandement De dormir un petit moment.

Vous n'avez pas trouvé votre homme, De croire que je fasse un somme, Et que je me laisse attraper Au temps qui ne fait que tromper. Et que diroit messire Énée, Qui m'a sa flotte abandonnée, Si je dormois comme un pourceau Près de la mort dans un vaisseau ?

Chien échaudé craint la cuisine Ainsi que je fais la marine. »

Finissant son petit sermon, H ne quitta point le timon.

1 L'évêque-marin ou le poisson-évêque est un poisson qu'on dit avoir la figure humaine, avec une tête mitrée. On peut lire, dans la Grande Chronique des Pays- Bas, de curieux et fantastiques détails sur un évêque-marin péché au delà de la Pologne, en 1435.

* Assex, beaucoup ; ne s'est conservé que dans la locution peu ou prou.

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