‹ Le Virgile travesti en vers burlesquesChapitre 96 sur 227 · LIVRE SIXIEME · texte numérisé non relu

LIVRE SIXIEME

Ainsi maître jEneas parla.

Cependant sa bouche exhala Maint soupir, et de sa paupière Sortit de pleurs une rivière Qui se sépara sur sa peau En quinze ou seize gouttes d'eau.

Les navires par lui guidées, Des vents favorables aidées, A la fin vinrent à bon port Ancrer sur l'Euboïque port.

Les vaisseaux l'un auprès de l'autre, Comme des grains de patenôtre1, S'arrangèrent également- Chaque navire en un moment Devers la mer tourna sa proue, Comme pour lui faire la moue De s'être encore un coup tiré

Des flots sans être dévoré.

Les ancres en mer dévalèrent

Et leurs becs pointus accrochèrent.

Le rivage parut paré

De mainte poupe au bois doré.

Quitter les vaisseaux, prendre terre,

Aller à la petite guerre,

Ce ne fut quasi que tout un,

Fors quelques preneurs de petun

Qui s'amusèrent sur la rive

A vider un peu de salive,

Non sans vider quelque baril.

Les uns battirent le fusil,

Les autres en terre avancèrent,

Virent des bêtes, en chassèrent :

Si ce qu'ils coururent fut pris,

C'est ce que je n'ai pas appris

« Patenôtre, outre son sens ha'u luel de prière, a encore quelquefois celui de chapelet, de rosaire.

Et ce qui ne m'importe guères.

Ceux qui trouvèrent des rivières En vinrent faire le rapport.

Cependant iEneas le fort (Maron dit pieux, mais la rime M'est une excuse légitime), iEneas donc, fort ou pieux, Si tant est que vous l'aimiez mieux, Alla voir d'Apollon le temple, Autant pour donner bon exemple Que pour tirer les vers du nez (Suivant les bons avii donnés Par son révérend père Anchise) De la sibylle tête grise, Qui, depuis deux cents et tant d'ans, Ne savoit que c'étoit que dents; Apollon, son maître d'école, S'ébattoit à la rendre folle, Et lors il n'y faisoit pas bon, Car lors la méchante guenon, La diseuse de logogriphes, Rouloil ses yeux, montroit ses griffes, Hors de terre en l'air s'élevoit, Disant tout ce qu'elle savoit, Que l'on croyoit comme Évangile.

Voilà quelle étoit la sibylle Que maître iEneas alla voir, Puisque vous le voulez savoir.

D'abord le temple magnifique Exerça fort la rhétorique Tant des Troyens que du Seigneur, Quoique d'ailleurs homme d'honneur, Un des plus grands parleurs du inonde, Nation dont la terre abonde, La plupart grands diseurs de rien1, Au grand malheur des gens de bien.

Ce temple étoit pour sa peinture Aussi beau que pour sa structure, Et n'avoit pas été bâti Par quelque petit apprenti, Ou par quelque maçon de balle ; Hais par l'ingénieux Dédale,

Qui, de peur du tyran Minos, S'étant applique sur le dos Une paire d'ailes bien faite, Avoit ainsi fait sa retraite, Faisant bien peur, chemin faisant, A maint oiseau qui, l'avisant Quatre ou cinq fois gros comme une oie, Le prenoit pour oiseau de proie.

Enfin, si bien emplumaché, Ayant dans l'air longtemps haché *, Il vint, charrié sur ses plumes, Se hucher sur la tour de Cumes, Non sans grande admiration De toute cette nation.

A maître Apollon, par hommage, Il fit présent de son plumage; Et puis, charpentier et maçon, Un beau temple de sa façon.

Sans m'amuser à le décrire, Car sa beauté s'en va sans dire, Et jamais auteur bien sensé N'a fait temple rapetassé, Mais toujours temple magnifique, De marbre plutôt que de brique; Ce beau temple donc, qui sera Superbe autant qu'il vous plaira, Étoit bien peint, sur son portique, A huile, à fresque, ou mosaïque, Et ces tableaux représentoient Les Athéniens qui batloient Rudement le prince Androgée, Dont son Altesse, surchargée De trop de coups et trop pesans, Avoit Jini ses jeunes ans.

Minos éloit là, dont a mine D'homme qui rend sa médecine Faisoit, au peuple meurtrier, Peur de n'avoir point de quartier.

Puis on voyoit le peuple Attique, Du viol delà foi publique Qui se repentoit, mais trop tard, Contraint de tirer au hasard

« Scarron revient souvent, en particulier dans son Roman comique, sur les grands parleurs et les diseurs de rien, quelquefois en termes analogues à ceux qu'il emploie ici. (Voyez Rom. cm-, II, en. vm.)

« Volé (Trésor de Borel). Ce mot n'est pas, en ce sens, dans Furetière.

Page 1