LIVRE SIXIÈME
Le Destin, qu'on tient si grand sirC;
Y trouveroit bien à redire.
II a Tait, entre vifs, un don
D'un pays plantureux et bon
A notre nation Troyenne :
11 faut bien que la chose tienne,
Ou contre la donation
Je ferois imprécation.
Lors, ô Phœbus porte-lumière!
Et toi, sa sœur l'arquebusière,
De temples richement bâtis,
Où l'on pourra prier gratis,
Vous serez guerdonnés au large;
Gens bien entendus auront charge
De faire des jeux de renom,
Qui porteront votre saint nom.
Et toi, madame la hibylle,
A tourner le sas tant habile,
J'ai pour toi des présens aussi
Qui ne sont pas couci-couei,
Mais tels, que tu seras contente,
Pourvu que contre mon attente,
Tu n'ailles d'un langage obscur
M'emmascarader le futur,
Ou bien sur des feuilles m'écrire
Les choses que tu me dois dire ;
Mais écris-les sur parchemin
En beau caractère romain,
Ou chante-les moi comme une ode
Sur quelque beau chant à la mode.
La Vierge, tandis qu'il prioit, Diablement se diablilioit, Id est valde *; dans sa poitrine Elle avoit bataille intestine Avec son Dieu, qui de son corps S'étant emparé des ressorts, Lui faisoit avoir la posture De ceux qu'on met à la torture, Tant, afin de l'évacuer, Ce Dieu qui la faisoit suer, La pauvre Vierge possédée, Frétilloit en dévergondée !
Mais ce corps si bien démené
Au dieu dans elle cantonné
JNe fera point quitter la place,
Quelques vains efforts qu'elle faste.
Elle cède donc à son Dieu,
Et lors les cent portes du lieu,
Sans qu'aucun les ouvrît, s'ouvrirent,
Et ces paroles répondirent :
« 0 grand Prince, qui sur la mer
As eu maint accident amer,
Et qui t'es tiré nettes bragues 2
D'entre maintes vilaines vagues,
La terre te prépare aussi
Mainte querelle et maint souci.
La terre promise est bien sûre,
Mais tu maudiras cent fois l'heure
De t'être mis en étourdi
Eu celte terre que je di.
Là, de ta dague en main serrée,
Mainte taloche desserrée,
Et ton corps maintes fois haché,
Ce qui sera très-grand péché,
Te fera dire en triste mine,
Qu'il n'est point rose sans épine
Là le Tibre qui rougira,
Le Xanthe te ramentevra 5 :
Je dis rougira, non de honte,
Car on en feroit peu de compte,
Mais de sang humain répandu,
Sorti de maint corps pourfendu.
Là des Grecs, avec un Achille
Comme le défunt plein de bile,
Favorisé d'une Junon
Qui ne te garde rien de bon,
Te susciteront des affaires
Qui ne seront pas des plus claires
Là, réduit à très-piteux point,
Qui n'importuneras-tu point ?
Quelles nations, quelles villes,
De mœurs barbares ou civiles,
JN'iras-tu, faisant le pleureux,
Et parlant d'un ton doucereux
Comme font tous les misérables,
Prier de t'être secourantes ?
* C'est-à-dire beaucoup.
* Sain et sauf.
3 T« remettra en mémoire.
Et la cause de tout ce mal, Autre femme, imbarbe animal, Autre malheureux mariage. Mais il faut avoir bon courage ; Malgré la fortune, un grand cœur De ses malheurs devient vainqueur.
Tu vaincras tout par l'assistance D'autres peuples que l'on ne pense :
Ce seront des Grecs comme ceux Qui t'ont fait d'un grand prince un gueux.»
Ainsi la Sibylle barbue Finit sa harangue ambiguë, Dont iEneas dit à ses gens :
« Maudit sois-je si je l'entends, Et que maudit soit l'édentée ! »
Cependant, tout inquiétée (Car son Dieu fougueux la quittant L'alloit bien fort inquiétant), Elle hurla comme une folle.
yEneas reprit la parole :
« 0 vierge qui si fort hurlez, .
Laissez-moi parler, ou parlez. »
Aussitôt dit, la forcenée Fit aux yeux de monsieur Énée Un pet, un sifflet et un saut ; Chacun en éclata bien haut, Et lui, n'en faisant que sourire, Se mit tout doucement à dire :
« Je m'attends bien à tout cela Que vous venez de dire là, Et s'il m'arrive pis, n'importe, Pourvu que vous fassiez en sorte Qu'en Enfer, ce hideux manoir, Je puisse avoir l'honneur de voir Encore un coup monsieur mon père.
Par votre faveur je l'espère, Car sans vous je ne voudrois pas 31'embarqucr dans ces pays bas.
Mais pour voir mon hon père Anchise, Je passerois nu en chemise Au travers de piques et dards, Au travers de mille soudards, De mille donneurs d'étrivières, Quoique je ne les aime guères, Et que qui me les donneroit, Bien fort me désobligeroit.
Mais je lui dois bien davantage,
11 m'a suivi, malgré son âge, Par tous les lieux où j'ai rôdé, Quoique bien fort incommodé D'une hargne, et, si j'ose dire, De quelque chose encore pire.
Il m'aima tant, ce cher papa, Que quand le Grec nous attrapa, Je le portai sur mon échine, Et me sauvant à la sourdine, Je le mis en bonne santé Hors de la ville en sauveté.
En récompense, le bon homme M'a suivi partout, ainsi comme Nous voyons un fidèle chien Suivre un maître qu'il aime bien.
Au reste, ce n'est point mensonge, Lui-même me l'a dit en songe, Que sans vous et votre support, Je ne ferois qu'un vain effort, Et qu'en la demeure enfumée Je trouverois porte fermée.
Ayez doue, de grâce, pitié D'une si parfaite amitié, D'un si bon fils, d'un si bon père, Et faites si bien, que Cerbère Ait pour moi la civilité Qui se doit à ma qualité, Et, comme un mâtin de village, N'aille pas, écumant de rage, Exercer son triple gosier Sur ma peau tendre comme osier.
Si pour être chantre et poëte, Et joueur de marionnette»
Orphée avec son guitaron, A fléchi le vieillard Caron, Et délivré son Eurydice, Qu'un serpent fourré de malice Avoit occis en trahison, Je puis à plus forte raison, Aujourd'hui que littérature Est en fort mauvaise posture, Espérer qu'à moi, grand Seigneur, Sera laite même faveur, Et que j irai voir mon bon père.
Si Pollux l'a pu, je l'espère, Et si Thésée aussi l'a pu, Et le grand Alcide, ils n'ont eu,