‹ Le Virgile travestiChapitre 103 sur 218 · LIVRE QUATRIEME · texte numérisé non relu

LIVRE QUATRIEME

Son coutelas damasquiné,

D'une peau d'anguille eugaîné

Avait de jaspe la poignée

Très-artistement besognée ;

Enfin, il était ce jour-là

De ceux dont l'on dit : Les voilà !

EUe près de lui, lui près d'elle.

Regardant une citadelle

Qu'on bâtissait diligemment,

Ils ordonnaient du bâtiment ;

Tout beau ! tout beau ! je me mécompte

Si fort que j'en rougis de honte :

Didon n'était pas avec lui;

J'ai pensé donner aujourd'hui

A mes envieux à reprendre,

Et dire de moi pis que pendre.

Retournons au dieu, qui surprit Messire ^neas dont l'esprit Ne songeait alors qu'à Carthage, Et bien moins à faire voyage Que moi, cul-de-jatte follet, Ne songe à danser un ballet.

La harangue du dieu fut telle :

« Ah! Dieu vous gard', mademoiselle, Car, vu l'habit que vous portez, Semblable nom vous méritez.

Vous faites donc de l'architecte, Et votre vertu, qu'on respecte, S'acoquinera, de façon Que vous passerez pour maçon.

Vous songez à bâtir Carthage :

Vous êtes un homme bien sage!

Eh quoi ! pour vos folles amours Voudriez-vous bien passer vos jours A faire le Sardanaple, Et servir une martingale? Si vous vous trouvez bien ici, Il n'en est pas d'Ar-cagne ainsi, Auquel, au moins à sa lignée, La terre habitable gagnée

Est promise par le Destin,

A la gloire du nom Latin.

Jupiter le lance -tonnerre.

Qui voit comme dans cette terre

Vous vivez, dont il a pitié

Plus qu'il ne doit de la moitié,

Par moi qui vous parle vous mande

Que, quittant cette houppelande

Et cet habit efféminé,

Au plus tôt l'ordre soit donné

Pour partir à toute la flotte.

Ou qu'autrement d'une marotte

Il veut que vous soyez coiffé,

Et du catalogue biffé

De ceux dont il fait quelque compte»

Vous devez bien mourir de honte,

De faire si longtemps le fou,

Et de passer pour le matou

D'une chatte de Barbarie.

Reconnaissez sa j)iperie,

Et croyez ce que je vous di. »

Après ce langage hardi.

Il reprit sa force première Et ce grand éclat de lumière, Dont les dieux sont accompagnés.

Maître ^neas, les yeux clignés.

Le poil hérissé dans la tête, Et stupéfait comme une bête, Ou comme un homme condamné, Demeura si fort étonné.

Qu'il ne vit point partir Mercure.

Le temps déjà beaucoup lui dure Qu'il n'ait regagné ses vaisseaux.

Et n'aille jouer des couteaux.

Où son noble destin le mène.

Il n'est pas en petite peine De savoir où, quand et comment.

Il pourra faire un compliment Dont la dame Didon se paie.

De l'apaiser de quelque baie,

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