LIVRE QUATRIEME
D'une Thyade ayant du vin, Quand, pleine de ce jus divin, Durant la triennale orgie Dont la fête a tant d'énergie, Bacchus, des dieux le plus grand fou, Entre dans son corps, par son cou, Ou, si Ton veut, par son derrière ; Je n'en sais pas bien la manière, Mais bien que ce fougueux démon Se rend maître de son poumon, La fait hurler comme une bète, La fait crier à tue-téte, Comme on fait après un larron Sur le sacré mont Cithéron, Portant mal le vin qui l'emporte.
Et montrant tout ce qu'elle porte :
Ainsi, la reine ayant pleuré, Gémi, sangloté, ""soupiré.
Sué de chaud, tremblé de fièvre, Tordu ses doigts, mordu sa lèvre.
Plombé son sein, ses yeux poches»
Ses cheveux noirs bien arrachés, Ses deux fesses bien souffletées, Et ses servantes maltraitées.
Elle alla trouver de ce pas.
Marchant en folle, sans compas, Le vénérable fils d'Anchise, Et l'entreprit en cette guise :
<r 0 des f i ipons le plus fripon.
Franc soudrille, grippe-chapon.
Homme sans honneur et sans âme, Je vais bien te chanter ta gamme!
Tu l'as donc espéré, méchant, Et qui de moi te vas cachant, De faire sans moi ta retraite, Peut-être en larron, ta main faite; Et la faire à notre déçu, D'où l'on t'avait si bien reçu?
Quoi! l'amour que tu m'as "jurée.
Ma main dans la tienne serrée
Ce qui te fut en moi de cher,
Ne peuvent donc t'en empêcher,
Ni Didon, de la mort si proche,
Ame de bronze, cœur de roche?
Et tu veux partir en hiver,
Comme ne pouvant t'arriver
Un plus grand mal que ma présence?
Hélas ! celui de ton absence
Est d'autant plus cruel pour moi,
Que je ne puis vivre sans toi;
Car tant mon malheur est extrême,
Tout méchant, tout cruel, je t'aime.
Cependant, perfide, tu pars
Pour un chemin plein de hasards!
Si c'était pour aller à Troie,
J'y consentirais avec joie ;
Mais tu t'en vas, et tu ne sais
Pour quelle raison tu le fais,
Si ce n'en est une assez forte,
De me voir bientôt roide morte.
Demeure donc, tu feras mieux :
Je t'en conjure par mes yeux,
Qui furent pour toi pleins de charmes
Et ne le sont plus que de larmes ;
Je t'en conjure par la main
Que tu m'as donnée, inhumain,
Par la main que tu m'as donnée
En signe de notre hyménée.
Le seul bien qui me peut rester,
Et pourtant que tu veux m'ôter.
Si. cette raison est peu forte.
Ne m'aime plus, il ne m'importe.
Mais prends pitié d'une maison
Que tu perds par ta trahison.
Demeure donc^, cruel Birène,
Ou que le grand diable t'emmène l
Pour toi des peuples Libyens,
Et, je l'ose dire, des miens,
Des Tyriens je suis blâmée;
Par toi je suis sans renommée,
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Par qui j'allais le nez levé,
Et paraissais sur le pavé,
Au lieu que dans ma propre villa
Chacun de moi fait vaudeville,
Et je sais plus d'un rocantin
Où l'on m'ose appeler putain,
Demeure donc, cruel, demeure;
Regarde une reine qui pleure.
Sitôt que tu seras parti,
Mon maraud de frère, averti,
Viendra tout piller à ma barbe.
Peut-être le Gétule Hiarbe,
Que j'ai toujours traité de sot,
Pouf me faire écurer son pot,
Ou pour chose encor plus honteuse,
M'emmènera comme une gueuse.
S'il restait encore avec moi
Un fils qui fiU semblable à toi.
Non pas d'humeur, homme volage,
Mais bien du corps et du visage,
J'aurais en mon affliction
Un peu de consolation ;
Mais de toi tout ce qui me reste
N'est qu'un désespoîr bien funeste,
Qui devrait bien causer le tien.
Si tu n'étais pire qu'un chien. >»
Ainsi dit la dame affligée.
Et puis elle fit l'enragée : ^neas, ferme comme un roc, Et sur ses ergots comme un coq, Tant le Dieu lance-pétarade.
Par cette fameuse ambassade, L'avait rendu fier et dépit, Se mit k rêver un petit.
Il fut longtemps sans se remettre, Etant pris au pied de la lettre»
Enfin, ayant bien bégaye, Il dit, le visage eflrayé.
Comme d'un homme "^qu'on va pendre, Ces mots qu'il vous plaira d'entendre :
« Belle qui pleurez par les yeux
Ou parlez moins ou parlez mieux.
Vous m'assassinez de reproche,
Vous m'appelez un cœur de roche :
Je n'en ai jamais ea pour vous
Que de mouton, et des plus doux.
Je ne veux point nier ma dette :
J'en ferai sonner la trompette,
PubUant, ici comme ailleurs,
Qu'on ne voit point de gens meilleurs
Que les habitants de Carîha^-e,
Si ce nest qu'ils ont le visap,-e
Un peu tanné, sauf votre honneur,
Et tirant sur le ramoneur,
Le nez un tant soit peu trop largo,
Et la lèvre avec trop de marge.
Et je ne sais quelle senteur
Qui tient bien de la puanteur;
Mais ce petit défaut s'excuse
En une nation camuse,
Et votre petit nez de chien
N'a jamais offensé le mien,
Quant à moi. pour des choses telles
Que je traite de bagatelles,
Je ne partirais point d'ici.
Si les dieux le voulaient ainsi,
Et passerais bien une année
En cette terre basanée.
Mon Dieu, que les chats y sont bca'ixl
Je veux en charger mes vaisseaux,
Et veux acheter de vos barbes
Pour me souvenir des Alarbes.
Alors que je les monterai,
Crovez, madame, que j'aurai
De Votre Majesté mémoire;
Par ma foi, vous le devez croire.
Donnez donc trêve à vos beaux yeux;
Ne pleurez plus, vous ferez mieux.
Vous m'avez parlé d'hyménée
Avec un certain maître Enée;
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Madame, je le connais bien,
Au nom de Dieu nen faites rien ;
C'est un esprit acariâtre,
Homme à vous battre comme plâtre.
Qui se ferait démarier,
Et lors vous auriez beau crier.
Chassez donc, si vous êtes sag-e,
De votre esprit ce mariag-e.
Cet homme n'est pas votre fait,
Et ce n'est pas pour cet effet
Qu'il a pris terre en cette côte.
Ne comptez donc plus sans votre hôte,
Et rayez-moi de vos papiers;
Faites marcher vos ateliers.
Et m'oubliez, s'il est possible;
Faisons-nous un adieu paisible,
De crainte de faire parler
Ceux qui nous verraient quereller.
Si j'étais encore mon maître^
Je resterais ici peut-être,
Mais aussi peut-être que non,
Car je vous le dis tout de bon,
Le plus grand souhait de mon âme
Ne va qu'à rebâtir Pergame
Et qu'à rendre Troie au Troyen.
Puis un Apollon Grynéen.
Des saints oracles interprète,
Me voit souvent et me répète
Que je perds ici bien du temps,
Que les dieux n'en sont pas contents,
Qu'on parle au ciel de ma folie,
Qu'il faut que j'aille en Italie
Sans faire auprès de vous l'Adon;
Car dites-moi, dame Didon.
Puisque vous êtes bonne et sag-e,
Voudriez-vous bien quitter Carthag-e?
Vous seriez folle en cramoisi,
Ma bonne dame, pensez-y.
Si j'allais mépriser la terre,
Où ma postérité par guerre
Doit tout mettre sous le bâton, Encore un coup, qu'en dirait-on?
Ce serait jouer à déplaire Aux dieux qui conduisent l'affaire, Et ne m'estimeriez-vous pas Fol à vingt et quatre carats?
Toutes les nuits, mon père Anchise Me vient tirer par ma chemise, Et me crie : « Homme sans vertu, A quoi diable t'amuses-tu?
Est-il temps d'enfiler des perles, Et d'aller à la cliasse aux merles? »
J'ai mis merles pour rimer mieux.
Car, autant que le sérieux, Le burlesque veut que Ton rime.
Et veut même aussi que l'on lime; Autrement les vers, sans repos, Se peuvent faire à tous propos, Et n'est aucun quj ne rimaille En ce temps-ci, vaille que vaille, Et tel livre est, de bout en bout, Rime, et puis rime, et puis c'est tout, Des mots de gueule hors de leur place. Et quolibets froids comme glace.
Tels rimeurs mériteraient bien D'être nommés rimeurs de rien, Ou bien rimeurs à la douzaine.
Ceci soit dit pour prendre haleine; Si quelqu'un n'en est pas content, Il en peut de moi dire autant :
Je crains fort peu les coups de langue. Or, pour reprendre la harangue Dont nous avons rompu le lil :
a Madame, continua-t-il, Ce cher père, qui tant m'effraie, Me dit avec sa voix d'orfraie :
« Oh ! des hommes le plus perdu, « Qui faisais tant de l'entendu, « Et pourtant n'es pour tout potage « Qu'un bourguemestre de Carthage,