‹ Le Virgile travestiChapitre 106 sur 218 · LIVRE QUATRIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE QUATRIÈME

« Quel est le chemin que tu prends;

« Qu'en diront messieurs tes parents?

« Qu'en dois-je dire, moi. ton père?

« Qu'en doit aire Vénus, ta mère?

'iElle en peut dire, et dira bien,

u Qu'un bâtard ne vaut jamais rien.

« Et qu'en dira ton fils Ascagne,

« A qui le pays de Cocagne

*i Est promis par larrèt des Dieux?

« A moins que d'en être envieux,

« Qui doit en faire la conquête,

« Pour le voir couronne à la tête,

« Que toi, qui n'as que du caquel»,

« Et qui t'es découvert coquet?»

Sans cesse il me tient ce langage.

Mais en voici bien davantage,

Après quoi je ne dis plus rien;

Et de cela vous pouvez bien

Me croire, ou, si vous ne le faites,

Je dirai partout que vous êtee

Femme têtue et sans raison.

Je vous dis donc, sans trahison

Et sans mentir d'une parole.

Que Mercure, le dieu qui vole

Moins des ailes que de la main,

En habit et visage humain.

Mais tout éclatant de lumière,

A moi qui parle et ne mens guère.

Auprès d'ici s'est présenté.

Si je ne vous dis vérité,

Puissé-je n'être qu'une bête!

De dieu m'a bien lavé la tête;

Mettez donc la vôtre en repos.

Sans regret donnez-moi campos,

Ou bien je le saurais bien prendre,

Quand on me devrait faire pendre.

Je verrai le çays latin ;

J'y suis forcé par le destin.

Et vous par votre destinée,

A vous passer de maître Enée. »

1& VIRGILE TRAYESn.— H. 3

Tandis qu'-^neas enfila Le discours civil que voilà, Didon, de raison dépourvue.

Ne jeta point sur lui la vue.

Les yeux fichés sur le pavé.

Le visage de pleurs lavé, En son esprit bourru la rage Faisait un étrange ravage.

Enfin ses yeux elle darda Sur Enée/et le regarda Depuis les pieds jusqu'à la tête.

Furieuse comme tempôte, Et puis lui dit ces mêmes mots :

« Oh! le plus vil des anim.aux.

Le plus dur et le plus sauvage.

Et qui fais tant de l'homme sage.

Tu n'es qu'un sot, tu n'es qu'un fat. Tu n'es qu'un larron comme un rat.

Un coureur de franches lippées, Et tes suivants, traîneurs d'épées, Qui ne valeiit pas mieux que toi, Ne seraient pas vivants sans moi.

Tu te dis fils de Cythérée :

La chose n'en est assurée Qu'en tant que grand fils de putain; Mais je sais^bien pour le certain Que ni Cythérée est ta mère, Ni feu Dardanus ton grand-père, Et que toi. qui fais tant du coq, Ne fus jamais que fils d'un roc, Et qu'une montagne est ta mère; Que de telle mère et tel père Il ne peut sortir qu'un caiMou.

Non, je me trompe, c'est un loup Qui t engendra d'une panthère; Aucuns disent une vipère Qui te conçut dun léopard ; Les autres "disent d'un lézard, Qui t'engendra d'une tigresse; Autres, un dragon, d'une ânesse;

Page 1