‹ Le Virgile travestiChapitre 107 sur 218 · LIVRE QUATRIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE QUATRIÈME

Un renard, d'un caméléon;

Un rhinocéros, d'un lion-,

Un crocodile, d'une autruche;

Un loup-cervier, d'une guenuche.

Pour moi, je te mets au delà

De tous ces vilains monstres-là-

Pour dire de toi pis que pendre,

Et, de crainte de me méprendre,

Je te tiens roc, roche, caillou,

Panthère, léopard et loup,

Vipère, lézard et tigresse;

Je t'estime dragon, ânesse,

Un rhinocéros, un lion,

Un renard, un caméléon,

Un faux crocodile, une autruche,

Un loup-cervier, une guenuc'ue,

Et, pour achever tnon sermon,

Je te tiens pire qu'un démon.

Pire qu'un diable qui t'emporte,

Toi, ton fils, toute ta cohorte,

Et moi, sotte carogne, aussi

De m'être embéguinée ainsi

D'un mangeur de poule, un gendarme!

Ai-je vu couler une larme

De ses yeux? Ai-je ouï sortir

De sa b^^ouche un petit soupir?

A-t-il eu pitié d'une amante?

Mais vainement je me tourmente :

Il n'est qu'un pendard, qu'un vaurien,

Et Jupiter, qui le voit bien.

Et l'ingrate Junon, complice.

Ne m'en feront jamais justice!

On ne voit plus que des ingrats.

Les voyez-vous refaits et gras.

Ces Phrygiens que Dieu confonde !

Délabrés, s'il en est au monde.

Transis de froid, mourant de faim,

Qu'on eût fouettés pour du pain,

Pauvres d'habits comme de mine,

Sales magasins de vermine,

Enfin véritables cagous,

Et leur roi le plus gueux de tous,

Ils sont venus en ce rivage

Montrer leur affamé visage ;

Ils ont mangé comme des loups,

Et, quand ils ont été bien soûls

Et contents comme rats en paille,

Le capitaine et la canaille

S'en vont sans payer leur écot !

Que maudit soit lé pied d'escaut,

Et les pieds d'escauts qui le suivent I

Par moi seule les coquins vivent,

Ils me quittent, les vagabonds !

Ah! je vais sortir hors des gonds,

La fureur saisit ma cervelle.

Le traître me la baille belle :

Il m'allègue un dieu Jupiter

Qu'il a peur de mécontenter,

Et les oracles de Lycie,

Comme si le ciel se soucie

De cettui-là, de cettui-ci!

Il serait bien oiseux ainsi!

Et puis, admirez l'imposture :

Il me vient jurer que Mercure,

Sur ses ailes doubles porté,

A lui tantôt s'est présenté

Pour hâter ce plaisant voyage!

Ah! je n'en puis plus, j'en enrage!

Va, va, je ne te retiens plus

Par mes reproches superflus;

Va-t'en où. ma fureur t'envoie,

Que jamais je ne te revoie;

Va chercher ton pays Latin,

Fuis-moi, cruel, suis ton destin.

Si le ciel a quelque justice,

Un écueil sera ton supplice;

Là, tu demanderas pardon;

Là, tu réclameras Didon,

Didon, par toi tant offensée,

Au lieu d'être récompensée.

LIVBE QUATRIÈME 69

Je te veux poursuivre, inhumain, Une torche noire à la main :

Je t'en grillerai les moustaches, Homme le plus lâche des lâches, Et, quand j'aurai fini mon sort.

Tu me verras, après ma mort, Et jour et nuit, fantôme horrible, Te lançant un regard terrible; Je te ferai partout : « Hou ! hou ! » Je te ferai devenir fou.

En enfer j'aurai la nouvelle Du désordre de ta cervelle ; Dieu sait si son vin il aura, Celui qui me l'apportera!

Oh! chien, loup, lion, tigre, Suisse, Que bientôt le ciel te punisse ! »

Après ce joli compliment, Qu'elle fit un peu brusquementA^i^C ^^ Elle lui tourna le derrière V -• »- -r^--'^^ D'une dédaigneuse manièrCv^ ^pS^J^vS *^ Le seigneur lui fit un salut,^' >""''f ■ !■ ^ Dire ses raisons lui voulut^* !-^>V^| ,*î De ses bras elle se dérobe, ^ '^••''-..it-^- *^ Lui laissant un pan de sa robefe; j , , > u .i • Il la ressaisit, l'embrassa; ,^^>J'««>^ i »«• Elle se désembarrassa -'^ ^'

Sans vouloir ouïr la harangue Qu'il tenait prête sur sa langue; Sottement il la conjurait, Car lors grande risque il courait De ne lui dire rien qui vaille.

Car tout criminel s'entretaille.

Enfin lui disant : « Croyez-moi », Elle lui criant : « Ote-tbi, Infidèle, ingrat, hypocrite » !

La dame gagna la' guérite, Et le laissa pour reverdir, Au point qu'il allait s'enhardir De la payer d'un apophthegme.

Il avait jà mis bas un flegme,

iô LE VIRGILE TRAVESTI

Car il crachait, toussait, mouchait, Quand un discours il ébauchait; Mais la cruelle à toute bride Le laissa discourir à vide.

Après cette reine qui court, Ses femmes, ayant le nez court Et les narines '^écachées, Suivaient, faisant les empêchées.

Maures à la file marchants, Comme les vaches vont aux champs, La suivirent jusqu'à sa chambre, Où, se dépouillant chaque membre, Dans son grabat elle se mit.

Dieu sait si la dame y dormit!

Pour ^Eneas, quoiqu'en son âme Il aimât tendrement la dame, Et que de se voir obligé De prendre ainsi d'elle congé Il eût un dépit incroyable, L'arrêt des Dieux, irrévocable, Fit qu'il n'en relâcha pas moins De sa diligence et ses soins A faire travailler son monde.

Les uns poussaient les nefs dans l'onde. Et les autres les espalmaient, Ou bien de rames les armaient.

Là, l'on cogne, là, l'on charpente, Là l'on raccommode une fente ; Chacun travaille à qui mieux mieux, Autant les jeunes que les vieux. Ainsi, les fourmis, ce me semble, Que le soin de l'hiver assemble.

Pour picorer quelque boisseau De froment mis en un monceau, Vont au travail en grosse troupe, Chacun un grain de blé en croupe, A la file s'entre-suivants ; Bel exemple pour les vivants Ç'amasser leur froment en gerbe iàu lieu de le manger en herbe!

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