LIVRE QUATRIÈME
Ne leur dit pire que leur nom, Ce qui de tous fut trouvé bon; Oui bien un peu clabauda-t-elle Contre son amant infidèle, Lui souhaita venin d'aspic, Et le regard d'un basilic, Tic, scorbut, lèpre, diarrhée, Ecrouelle et fièvre pourprée, La petite vérole, et pis.
Et la-dessus d un noir tapis S'affubla la nature humaine :
La nuit vint dans un char d'ébène, Le sommeil avec elle vint, Qui fit des dormans plus de vingt :
Il en fit au haut des montagnes.
Dans les vallons, dans les campagnes, Dans les fleuves, dans les étangs, Dans les villes, et dans les champs.
Chacun dormait dans Trébizonde, Plus de cent milles à la ronde, Dans Paris, Rome, enfin partout Notre horizon, de bout en bout :
Didon seule en notre hémisphère, Tandis que de la mort le frère.
Doux frère d'une rude sœur, Enchante tout par sa douceur, Tandis que toute la nature Semble être dans la sépulture, Et que tout vivant paraît mort, Didon, dis-je, non plus ne dort Qu'un chat-huant dans les ténèbres.
Elle fait cent desseins funèbres.
Et dit en soupirant tout haut, •Ces paroles, ou peu s'en faut :
« Ventre de moi! que deviendrais-je?
Vers sire Hiarbas m'en irai-je Le prier d'être mon mari?
Le fat fera le renchéri, Et me dira : Dieu vous assiste !
M'en irai-je suivre à la piste
LE VIEGILE TBAVESTI
Sire ^neas dans son vaisseau?
Il me fera jeter dans l'eau.
Dieu sait avec quelle huée Des soldats je serais jouée, Puisque tel maître, tel valet 1 Ah! c'est un étrange poulet, Qui ne veut pas qu'on le regarde.
De telles gens le ciel nous garde 1 Tout ici-bas s'en va g-kté, Faute d honneur et loyauté.
Mais je veux bien que j y consente, Que j'aille comme une innocente Lui dire : Revenez à moi; Il ferait trop du quant à moi, il me ferait couper ma jupe.
Ma foi ! je ne suis pas si dupe :
Il vaut bien mieux s'en ressentir.
Désolée infante de Tyr, De l'amour qui te rend si hâve, Serais-tu tellement esclave, Et manquerais-tu tant de cœur, Que d'aller trouver ce moqueur, Le prier de te faire grâce?
Souviens-toi plutôt de sa race; Souviens-toi de Laomédon, Trop crédule dame Didon.
Va-t-en plutôt à main armée, De ton désespoir animée, Fondre, avec tous tes Tyriens, Sur Enée et sur ses Troyens.
Hélas, qu'est-ce que je veux faire Contre un si vaillant adversaire?
Ses gens frappent comme des sourde Loups, dogues, lions, tigres, curs Ta nation lâche et perfide Voudra-t-elle suivre son guide?
J'eus peine à les faire partir Lorsque je me sauvai de Tyr, .
Et cette maudite canaille, N'allant pas pour faire ripaille.
LITBE QUATRIÈME 87
Mais courir hasard du trépas, Reviendront bientôt sur ses pas.
Ils iront la tète baissée ; Mais, leur colère étant passée.
Ils s'en reviendront tout ainsi Que l'on a fait à Juvisy.
Ah ! plutôt, reine malheureuse, Sans faire tant de la pleureuse, Ya te pendre sans hésiter.
Il n'est plus temps de se flatter.
Toute espérance étant perdue; Tu plairas peut-être, pendue; Les hommes ont d'étranges goûts, Et les grands seigneurs plus que tous.
Qu'est-ce donc que tu veux attendre ?
Encore une fois va te pendre ; Tu te pendras fort justement- Quand on s'est pendue un moment, On ne veut plus faire autre chose.
Et toi, de mon malheur la cause, Sœur Anne, qui me le peignis Aussi charmant qu'un Adonis, Et qui, de mes larmes touchée, Me rendis si fort débauchée, Que les poètes en diront Peut-être plus qu'il ne sauront, Je ne me verrais pas moquée, Ni comme une sotte escroquée, Si j'avais suivi ma raison Et moins cru mon échauffaison.
J'aurais observé mon veuvage Sans faire un second mariage ; J'aurais sans reproche vécu Sans faire après sa mort cocu Défunt Sichseus. mon pauvre homme :
Toutes les fois que je le nomme, Je sens mon cœur tendrifler Et mes yeux humiditier.
Oh! que te voilà diffamée.
Femme d'homme trop affamée l
Et que ce lâche suborneur Te coûte de gloire et d'honneur !
Tu serais bien plus fortunée Si tu n'étais point femme née, Mais plutôt chienne ou bien guenon, Ou bien brebis, galeuse ou non! »
Tandis que, sur cette matière, Elle passe la nuit entière.
S'en prenant môme aux innocens, Enée, avec tous ses cinq sens, Dans sa nef paisiblement ronfle, Attendant que le bon vent gonfle Ses voiles de chanvre ou de lin.
Comme ce prince peu malin, Et qui jamais ne l'eût laissée Sans une aff'aire bien pressée, Dans son vaisseau faisait dodo Sans songer beaucoup à Dido, Le dieu Mercure vint en songe (Et ceci n'est point un mensonge, Car moi qui vous parle, Scarron, Je le tiens de maître Maron), Je dis donc que le «lieu Mercure, Comme on le voit en sa peinture, Avec un bonnet à l'anglois, Un beau baudrier de chamois, Auquel pendille une escarcine.
En sa main droite une houssine.
Où deux gros serpents émaillés Sont l'un dans l'autre entortillés, A chaque talon talonnière.
Et tout éclatant de lumière.
Vint lui dire à peu près ceci :
« Pauvre homme qui dors sans souci, Et qui ne sais pas qu'on s'apprête A te venir rompre la tête.
Sauve, sauve-toi, de par Dieu, Et quitte vivement un lieu Où chacun a juré ta perte.
La mer sera tantôt couverte