‹ Le Virgile travestiChapitre 116 sur 218 · LIVRE QUATRIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE QUATRIÈME

On peut son vainqueur entraîner, Souffrir la mort et la donner.

Je pouvais confondre sa flotte, Me coiffer d'une bourguig-note, L'attaquer, lui percer le flanc, Mettre tout à feu, tout à sang, Egorger le fils et le père, Mettre le feu dans leur galère, Et faire des autres vaisseaux Grillade au beau milieu des eaux; Puis, par un désespoir extrême.

Avec eux me perdre moi-même.

Soleil, qui chauffes l'univers, Soit de droit fll, soit de travers.

Qui tout vois et qui tout regardes, Et, par les rayons que tu dardes.

Produis la lumière et le jour.

Vis-tu jamais plus lâche tour?

Junon, qui sais toutes ces choses, Et qui peut-être me les causes; Et toi, ténébreuse Hecaté, Toi qui par mon ordre as été La nuit aux carrefours hurlée, Et partes saints noms appelée; Dames des ténébreux manoirs, Vengeresses des crimes noirs, Dieux de la moribonde Elise, Si la vengeance m'est permise, Prenez, justes divinités.

Part en mes maux, et m'écoutez !

S'il faut que mon filou d'Enée, Par l'arrêt de la destinée, Laquelle bien souvent ne sait Pourquoi les choses elle fait; S'il faut, dis-je, que ce volage Attrappe enfin quelque rivage.

Que ce ne soit pas sans danger Et sans avoir peur de plonger! Qu'il tremble de peur comme un lâche.

Qu'il en pleure comme une vache,

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Qu'un peuple qui le pousse à bout,

Et qui. dos et ventre partout

Le batte, et toute sa cohorte,

Soit où la tempête le porte,

Et que, ne sachant où donner,

Qu'il soit contraint d'abandonner

Son fils lulus, et s'en aille,

En équipage de canaille.

Mendier un faible secours !

Qu'il voie à la lin de leurs jours

Ses plus chers par fer ou par corde;

Et, si par la paix on s'accorde,

Q.u'il n'en jouisse pas longtemps;

Qu'il meure au plus beau de ses ans,

Et que son corps sans sépulture

Aux oiseaux serve de pâture,

Ou bien qu'il soit des loups mangé

Et comme un cheval mort rongé!

Et vous, nation Tyrienne,

Que jamais il ne vous advienne

D'être jamais correspondants

Avec ses chiens de descendants !

Qufcr quelqu'un naisse de ma race,

Qui chez eux-mêmes les défasse,

Qui soit un brûleur de maisons.

Mangeurs de poules et d'oisons.

Un grand déôorateur de filles.

Et grand mineur de familles!

Soj'ez d'eux toujours divisés,

A lous leurs desseins opposés,

Alliés de leurs adversaires,

A leurs confédérés contraires;

Enfin, soyez tels que les chats

Ne soient pas plus méchants aux rats

Voilà ce que je vous demande,

Et que le bon Dieu vous le rende I >•

Après ces imprécations, Ces funestes intentions Lui changèrent tout le visage.

S'abandonnant toute à la rage,

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Et ne songeant plus qu'à mourir, Elle dit qu'on allât quérir Barcé, de Sicliseus nourrice; Car la sienne, mise en justice Pour avoir fait à Tyr un vol, Avait fini par un licol.

Aussitôt qu'elle fut venue, La vieil'e nourrice chenue Au front étroit, œil enfoncé.

Nez plat et pourtant retroussé, La reine lui dit : « Ma nourrice, J'ai besoin d'un petit service :

Ya faire venir vitement Ma sœur, dis-lui que promptement Elle se lave tout entière Par trois fois en eau de rivière; Que les animaux destinés Avec elle soient amenés.

Et toi, mets aussi sur ta tête Ton bandeau des saints jours de fêt6.

J'ai dessein, pour me mettre bien Avec Jupiter Stygien De lui faire un beau sacrifice.

Et punir du dernier supplice Le marmouzet de ce matin Qui me fait passer pour putain. « La vieille s'en court à pas d'oie Où la pauvre Didon l'envoie, Laquelle, lors, de toutes parts Lançant ses funestes regards, Se retira, toile achevée^ Où. la pyre était élevée, Le feu de ses yeux tout éteint, Les lèvres livides, le teint Tout pâle et la vue égarée.

Sa mort, qu'elle tient assurée.

Lui donne un air rempli d'horreur, De désespoir et de fureur, Quand, prête à joLer de son reste, Elle vit le bûcher funeste,

Elle se hâta d'y monter.

Elle avait eu soin d'apporter

La dague de messire Enée,

D"un pan de robe embéguinée,

Aûn qu'on ne pût soupçonner

Qu'elle s'en voulût assener.

Elle aperçut sur la couchette

Ou sa faute avait été faite

Du faux amant les caleçons,

Son bonnet de nuit, ses chaussons,

Et le reste, de ses guenilles

Et d'amour quelques béatilles.

Comme rubans, vers et poulets,

Bagues, cheveux et bracelets ;

Et puis lâcha paroles telles

A l'aspect de ces bagatelles :

« Bijoux autrefois désirés.

Haillons autrefois honorés.

Et qui maintenant ne me faites

Que haïr celui dont vous êtes,

Ecoutez mes derniers discours:

Je sais que je parle à des sourds,

Mais ma raison s'est envolée;

Excusez une désolée.

J'ai vécu reine de ces lieux

Tant que l'ont perm'^ les bons di*eu-x|

J'ai fait faire une l:ell ; ville,

J'ai toujours été fort civile;

Mais, hélas! pour l'avoir été.

J'ai tout mon cher honneur gâté.

Mon mari, frappé par derrière.

De mon frère qui ne vaut guère,

A reçu satisfaction

Par ma généreuse action

D'avoir sa finance enlevée;

Chacun m'en a fort approuvée,

Et le rôle que j'ai joué

•En ce monde eût été loué,

Si du fils de putain d'Enée

La flotte en ces bords amenée

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