LIVRÉ CINQUIÈME
Menetus revint dessus Teau, Chaque poil faisant un ruisseau, Refrong-né comme un chien qui gronde.
De ses bras pelus il fend l'onde, Et fait tant, qu'il se vient se jucher Sur le haut dun petit rocher. Dieu sait si la belle assemblée Que sa chute avait bien troublée, Se mit à rire de bon cœur, Quand elle vit qu à son honneur, Assis sur le cul comme un singe, Il tordait sa barbe et son linge, Et vomissait les flots salés Trop avidement avalés.
Lors revint l'espérance entière A ceux qui tenaient le derrière, D'avoir aussi part au gâteau.
Sergestus. poussant son vaisseau, Sur Mnestneus eut avantage, Qui de tout son cœur en enrage ; Il court le long de son coursier, Et s'égosille de crier :
u Voilà de beaux rameurs de merde!
Il faut donc que le prix je perde.
Ma foi, si vous étiez encor Compagnons du défunt Hector, Il vous traiterait de gavaches.
Vous me faisiez tant les bravaches, Et vous ne travaillez non plus Que gens de leurs membres perclus.
Eh! qui m'a donné ces pagnottes.
Avec leurs bras de chènevottes?
Sont-ce ceux qui ramaient si bien Le long du bord Gétulien, Dans la rude mer d'Ionie?
O gens de bien, par ironie.
Vous n'êtes rien en bon françois, Que gens qui méritez du bois!
P^amez donc, et de bonne sorte, Ou que le diable vous emporte.
Et m'emporte moi-même aussi
D'avoir gens faits comme ceux-ci l
Pour le premier prix passe encore!
Mais comme une lourde pécore
Arriver au but le dernier,
Ah ! c'est assez pour renier.
Je n'ai garde, ô sire Neptune!
De porter aucune rancune
A celui qui sera vainqueur;
J'y consens et de tout mon cœur.
Tu peux bien à ta fantaisie
Faire à qui tu veux courtoisie;
Mais pourtant, si c'était à moi,
J'oserais bien jurer, ma foi,
Que ton Altesse Maritime
De mon présent ferait estime.
Mais au moins, grand dieu marinier,
Que je ne sois pas le dernier !
C'est à vous, madame Chiorme,
D'empêcher cet affront énorme :
Ramez donc comme gens de bien.
Où tout est... vous m'entendez bien. »
A cette harangue énergique, Chacun de bien ramer se pique ; En moins de rien tous ces truans De secs devinrent tous suans, Et si fort leur grossit l'haleine, Qu'ils ne respiraient plus qu'à peine.
La chiorme ht grand effort : Qui s'en fût plaint eût eu grand tort; Ce que voyant messer Sergeste, Il voulut jouer de son reste, Et se couler le long du roc ; Sa galère ht aussitôt croc, Et puis crac ; le bout de la proue Se fracasse tout, et s'échoue.
On entendit avec effroi Hurler un : « Dieu soit avec moi! »
Plus de vingt rames se cassèrent ; Deux cents hommes se renversèrent
LIVEE CINQUIÈME 123
Comme quilles, qui çà, qui là ;
En un mot. tout forf mal alla.
La galère, fort entamée, De ses avirons désarmée.
S'embarrassa dans les rochers, Et les forçats et les nochers, Avec grandes perches ferrées, "9e leurs rames défigurées lâchaient de pêcher les morceaux Qui flottaient brisés sur les eaux.
Autant et plus que vent en poupe, A Mnestheus comme à sa troupe Cet accident vint à propos :
D'esprit et de corps fort dispos , Il fit trois pas de sarabande, Pour réjouir toute sa bande, Laquelle, à force de ramer, Fendit si prestement la mer, Qu'on l'eût alors bien comparée A quelque colombe effarée, Quand du lieu d'où sont ses petits, Ses ailes faisant cliquetis Aussi vite qu'une sagette, Pour quelque rumeur qu'on a faite, Elle fend le cristal de l'air, Et puis, sans ses ailes branler Sur l'une et sur l'autre étendue, En l'air à gogo suspendue.
On la voit pourtant avancer Plus quasi qu'on ne peut penser.
Mnestheus donc, en sa Baleine, D'abord du but la plus lointaine, Voyant Sergestus échoué.
Cria : « Le bon Dieu soit loué ! »
Et le laissa bien loin derrière Faisant non pas quelque prière, Mais des jurements de chartier.
Ou, si l'on veut, de brelandier.
Tandis que messer Sergeste Contre messire Destin peste,
124 LE VIEGILE TRAVESTI
Mnestheus attrappa Gyas, Et lui dit : ce Qu'est-ce que tu as, Et qu'as-tu fait de ton pilote ?
Faut-il qu'un homme ainsi sanglote? »
A cela point ne repartit Gyas, qui de rage glatit Dans sa nef qui nage sans guide.
Et ressemble un cheval sans bride.
Puis de Cloante il approcha, Ce qui grandement le fâcha, Vogua quelque temps à sa croupe, De sa proue égala sa poupe, Puis après en tout l'égala, Et lors le diable s'en mêla.
Chacun lors à son adversaire Fit un souhait peu débonnaire.
Le misérable Cloantus, De Victor devenu victut, Ne pouvait prendre patience; L'autre, plus d heur que de science,.
L'avait à la fin attrapé :
Renfrogné comme un constipé, Il dit a ses gens force injures, En une autre saison, bien dures; Mais d'un homme d'ire embrasé Tout fut aisément excusé.
L'espérance ressuscitée Du pauvre diable de Mnesthée Emporta de tous la faveur :
Ou fit sur lui grande clameur Afin de lui donner courage.
Messire Cloantus enrage De cet imprévu prétendant.
Et vers la mer les bras tendant, Il fit, si j'ai bonne mémoire, Cette oraison jaculatoire :
« Bons dieux, qui dans la mer logez Souvent les vaisseaux soulagez, Qfuand ils sont trop chargés de harde&, Qui; portant écailles pour bardes,