‹ Le Virgile travestiChapitre 145 sur 218 · LIVRE CINQUIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE CINQUIÈME

Hélas! quelquefois vous pleuvez Toutes les eaux que vous avez, Et plus qu'on ne vous en demandai Quelquefois la pluie est si grande, Alors qu'on s'en passerait bien, Qu'un chapeau neuf ne dure rien.

Pleuvez donc, je vous en conjure.

Et pleuvez à bonne mesure :

Jamais l'eau ne fut plus à point.

Si pour nous vous n'en avez point, Avec votre canon céleste Exercez-vous sur ce qui reste ; A nos vaisseaux pulvérisés Joignez des corps fulgurisés, Oa bien, si vous me voulez croire, Donnez à nos vaisseaux à boire :

C'est ne les obliger pas peu, Car ils ont le corps tout en feu; Ou bien, pour me réduire en poudre, Encore un coup jouez du foudre. »

Aussitôt qu'^neas eut dit, Un déluge d'eau descendit; Jamais on ne vit telle ondée :

Une rivière débordée N'eût pas plus humecté les naus Que firent du ciel les canaux.

On craignit de périr par pluie, -^neas quasi s'en ennuie.

Quoiqu'un peu devant pour l'avoir, Il eût* donné tout son avoir.

Je passe les hardes mouillées, Les robes de crotte souillées.

Les chemins devenus ruisseaux, Pour vous dire que les vaisseaux, A me=ure qu'ils s'humectèrent, A l'aide de l'eau résistèrent Au feu, qui l'eau si fort craignit, Qu'il s'enfuit ou qu'il s'éteignit.

De ces galères enflammées, Fors quatre déjà consommées,

Tout le reste qui demeura Facilement se répara.

Pour la flamme ainsi déconfite, Maître ^neas ne fut pas quitte Du chagrin que lui fait avoir L'incertitude de savoir S'il doit se mettre encore en course, Pour trouver à ces maux ressource, Et, pour obéir au Destin, Apprendre à bien parler latin, Ou si, dans l'île de Sicile, Il choisira son domicile.

Cet embarras terriblement Lui trouble tout l'entendement.

Nautès, de qui dame Minerve Met souvent la cervelle en verve.

Grand débrouilleur d'un cas obscur, Et grand devineur du futur, Et qui par-dessus rinterprète Tenait tant soit peu du poëte, Lui dit alors, tranchant le mot :

« rEneas, vous êtes un sot; Il faut aller brusquer fortune, Et, si pour nous elle a rancune, Il faut la vaincre en endurant.

Les Dieux feront le demeurant.

Vous avez du conseil de reste En votre bon compère Aceste ; Consultez-le amiablement :

Il vous dira sincèrement Tout ce que là-dessus il pense, Comme un homme de conscience.

Parlez-lui donc sans différer, Et vous amuser a pleurer.

Pour moi, si vous me voulez croire, Je ferais faire un beau mémoire De ceux qui ne sont bons à rien ; Et, retenant les gens de bien.

Je ferais bâtir une ville En quelque canton de Sicile,

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