‹ Le Virgile travestiChapitre 158 sur 218 · LIVRE SIXIEME · texte numérisé non relu

LIVRE SIXIEME

Sans m'importuner davantage, Allez donc, si vous êtes sage, Chercher ce rameau précieux.

Employez -y tous vos deux yeux, Car, tout hn qu'on vous croit, peut-être Ne le pourrez-vous reconnaître, Eussiez- vous autant d'yeux qu'Argus, Plus pénétrants et plus aigus :

Tout dépend de la destinée, Autreroent, monseign»^ur Enée, Cherchassiez- vous .jusqu'à demain.

Une bonne serpe à la main, Votre serpe bien affilée.

Ainsi comme elle était allée.

Reviendrait sans avoir tranché Ce rameau d'or si bien caclié.

Mais, si le destin vous l'ordonne, Ce rameau fatal, en personne, A vos yeux d'abord brillera, Et votre main le cueillera.

Comme elle cueillerait sans peine Un petit brin de marjolaine.

Mais, au lieu de m interroger.

Vous feriez bien mieux de songer A mettre dans la sépulture Un corps qui tend à pourriture, Un de vos amis roide mort, Et lequel pue déjà bien fort :

Son àme eu est inquiétée, Et la flotte tout infectée.

Allez donc vous puriiier, Et ce grand malheur expier Par sacrifices salutaires.

N'allez pas gâter vos affaires Pour épargner quelques brebis, Et quelques ora pro nohis.

Lors vous pourrez là-bas descendre Sans que mal vous en puisse prendre, Sans qu'on vous dise : « Qui va là?»

Elle se tut, après cela.

^neas lui tourna l'échiné,

Faisant une piteuse mine,

Ayant l'esprit embarrassé

Et de cet ami trépassé,

Et du rameau dont la Sibylle

Faisait un cas si difficile ;

Puis il sortit de l'antre obscur

Fort inquiété du futur.

Je suppose que ia Cumée

Fut en un instant renfermée.

Cependant, tout triste et pantois,

Il s'en allait rongeant ses doigts;

Achates suivait Son Altesse,

Laquelle lui disait sans cesse :

« Qui diable est donc cet homme mort,

Qui sent déjà mauvais si fort? »

Achates lui répondit : « Sire, Je ne vous en saurais rien dire, Je n'eu ai rien vu ni rien su. »

Là-dessus d'eux fut aperçu MiseriLis, descendant d'Eolê, Couché sans voix et sans parole, Et qui pis est, sans vie aussi, ^neas, le voyant ainsi Tout près de "devenir charogne, Dit : « Elle a raison, la carogue, Voilà Misenus roide mort, Si par grand bonheur il ne dort! »

Ce Misenus était trompette, Petit homme au nez de pompette.

Qui ne portait point de braguier, Quoique les gens de ce métier Pour sonner trop fort leurs buccines Ayent besoin de ces machines.

Il fut le trompette autrefois D'Hector, à dix écus par mois, Et deux paires de bas de chausse; Et comme à la fin tout se hausse, .(Eneas par an lui donnait Deux cents francs, et l'entretenait

De souliers, bottes et bottines,

De clystères et médecines.

Au reste, ce bon trompetteur

Etait aussi gladiateur,

Et se piquait de bonne brette

Autant que de bonne trompette ;

Heureux s'il eût toujours bretté,

Et s'il n'eût jamais trompette,

Car ce jour-la près du rivage,

Sur un roc chantant son ramage,

Et trompettant comme un perdu.

Et faisant si fort l'entendu

Qu'aux Tritons, les divins trompettes,

Il osait bien chanter goguettes

Et les défier au combat,

Action qui sentait le fat,

Ils laissèrent quelque temps faire

Des fanfares au téméraire,

Et puis, remplis de maltalent

(Car tout Triton est violent)

Avec un grand instrument croche,

Le déguerpirent de la roche.

Et firent boire ce grand fou

Un peu plus que son chien de soûl;

Puis, ayant fait ce beau ménage,

Le remirent sur le rivage.

Il fut donc alors question De faire lamentation.

Et les obsèques salutaires ; Toutes les choses nécessaires Furent prêtes en moins de rien, Car ils étaient tous gens de bien, Et chacun sait que maître Enée, Personne bien morigénée.

Etait, sans faste et vanité.

Adoré pour sa charité, îl pleura donc comme les autres, Récita force patenôtres, Et puis ce prince très-humain Courut, la cognée à la main,

Dans la forêt du bois abattre.

11 en abattit plus que quatre, Et chacun dit à haute voix :

« Oh ! le grand abatteur de bois ! »

On fit maints fagots et bourrées.

Et bûches longues et carrées, Sans oublier quelques cotrets, Pour en faire un bûcher après, Qui brûlât le corps de Misène, Afin que son âme, sans peine, Jouît, en vertu du bûcher, Des privilèges de l'Enfer.

Après cette cérémonie, ^neas, en grande agonie, Poussant mille soupirs ardents.

Disait, entre ses belles dents :

« Si ce rameau, cette merveille, Se faisait voir à la pareille En quelque endroit de la forêt, Puisciue si véritable elle est La vieille dame, que Misène S'est trouvé mort dessus l'arène.

Je me tiendrais plus fortuné Qu'un homme veuf ou qu'un aîné. »

Comn>e il parlait de cette sorte.

Deux pigeons, ç^ue la plume porte, Se vinrent à lui présenter; De joie il se mit à sauter, Car il les connut à leur mine Pour être à sa mère Cyprine.

Lors il se mit à les hucher Afin de les faire approcher.

Et, de plus, le bon sire Enée Tira de vesce une poignée D'une poche de boucassin Qu il portait à l'endroit du sein (Chose qui passe la croyance; Mais telle était sa prévoyance, Que jamais sans vesce il n'allait.

Dont le bon seigneur régalait

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