‹ Le Virgile travestiChapitre 167 sur 218 · LIVRE SIXIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE SIXIÈME

Je me vis maître du rivage ; Mais, une nation sauvage D'un roc où je m'étais juché M'ayant rudement déniché, Je bus, sans en avoir envie, Assez pour en perdre la vie, Tellement que mon corps enflé, Çà et là par les vents soufflé, Erre, flottant de plage en plage, Jouet du vent et de l'orage.

Ce considéré, Monseigneur, Tirez-moi d'un si grand malheur, Et que ma carcasse moisie Dans quelque boîte bien choisie Soit par vous mise en son repos; Vous ne pouvez plus à propos, Car une âme est fort mal contente Lorsque sa charogne est flottante.

Si cela doit durer longtemps (On m'a dit que c était cent ans).

Je suis pour faire en ces lieux sombres Un bruit à faire peur aux ombres.

Mais prenons un plus court chemin :

Donnez-moi votre blanche main Quand vous passerez le Cocyte; Je veux, si la mienne la quilte, Que le méchant vilain Caron M'assomme à grands coups d'aviron, »

La Sybille prit la parole :

q: Quoil prétendez-vous, tête folle, D'être ainsi dans l'enfer admis Devant que d'être en terre mis?

Voyez le beau héros de neige Pour avoir un tel privilège !

L'ordre établi par les grands dieu Se changera pour vos beaux yeux.

Ce serait une belle chose !

Voudriez-vous bien être cause Qu'^neas pour vous fut dédit, Et mît en hasard son crédit?

N'y songez donc pas davantage,

Pauvre fou, si vous êtes sage;

Mais de moi vous allez ouïr

Ce qui vous pourra réjouir.

Les habitants de la contrée

Qui vous refusèrent l'entrée

En leur rivage discourtois

En ont depuis mordu leurs doigts.

Mille prodiges effroyables

Les ont rendus crès'-misérables ;

Ils ont eu longtemps à prier.

Finalement, pour expier

Une si criminelle offen«r>..

Ils vous ont mis avec dépense

Dans un pot de faïence ou de grùs

Qu'ils ont fait acheter exprès,

Et nommé le lieu Palinure,

Afin que la mémoire en dure. »

L'espoir d'un si beau monument Le satisfit aucunement :

Il mit fin à sa doléance.

Fit une basse révérence, Et joignit les autres esprits.

Cependant le fils de Cypris, Suivant sa vieille martingale, Aborda la rive infernale.

Caron, le voyant approcher, Ne manqua pas de se fâcher, Et dit d'une voix enrhumée :

« Ombre, pour ces lieux trop armée. Et pour la barque de Caron, N'es-tu point quelque fanfaron Qui, par quelque sotte gageure, Viens ici faire une braveure?

Si le brave fils d'Alcmena, Quoique vivant se promena Dans notre campagne Elisée; Si Pirithotis et Thésée, Faisait comme lui les fendants, Y sont entrés malgré mes dents,

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