LIVRE SIXIÈME
Anchise, essuyant sa paupière, Quitta cette triste matière.
Pour discourir de la vertu, Il avait l'esprit fort pointu, Et savait le pair et la praise Pour la pointe et pour l'antithèse :
Il fit un discours sérieux Sur la vertu de ses aïeux, Incita son fils à les suivre ; Il lui lut je ne sais quel livre.
Peut-être fut-ce un almanach; Dit plusieurs quatrains de Pibrac, Et proféra maintes sentences, Valant autant de remontrances ; Cracha du grec et du latin.
Parla du peuple Laurentin, De Latinus et de sa fille, Propre à régir une famille ; Lui dit qu'il aurait des rivaux ; Et puis, tant par monts que par vaux.
Ayant fait maintes promenades, Finit par maintes embrassades, Auxquelles son fils répondit.
En cet endroit Virgile dit (Puisqu'il le dit il le faut croire), Que par une porte d'ivoire (C'est la même chose qu'un huis) Les songes faux sont mtroduits Aux vivants durant la nuit morne ; Et que par une autre de corne (J'ai su tantôt de bonne part Que c'était corne de cornart) Les songes vrais montent sur terre Vers ceux dont l'œil le sommeil serrô Or, ce n'est pas par celle-là Que maître ^neas se coula; Ce fut par la porte d'ivoire.
Je n'ai point de peine à le croire, Car qui ne donnerait crédit A ce qu'un tel auteur a dit?
Ayant retrouvé la lumière, ^neas fit à la sorcière Présent d'un demi-ducaton ; Et puis, léger comme un faucon»
Alla retrouver à Caïette La troupe Troyenne inquiète.
On le reçut en bel arroi, Chacun cria : « Vive le roi » !
Mais le seigneur, plein de furie, Fit cesser la clabauderie, Car il en était étourdi ; Et puis le lendemain Lundi Les proues leurs ancres jetèrent, Et devers la mer se tournèrent, Et les poupes devers le port, A je ne sais combien du bord.
LIVEE SEPTIÈME
Et vous aussi, dame Caïette, En laissant le mortel squelette Sur ces rivages sablonneux, Vous les avez rendus fameux :
^neas fit un sacrifice Pour le repos de sa nourrice, Qui lui revint à vingt écus, Quelque chose encore de plus.
J'ai déjà dit, ou j'ai dû dire, Qu'il fut prodigue, le beau sire, Et quïl avait le nez tourné A mourir un jour ruiné.
La cérémonie achevée, Et la lune s'étant levée Qui rendit les flots inconstants, A ce qu'il semblait, tremblotants, Les vaisseaux du port démarrèrent.
Les vents dans les voiles soufflèrent, Et firent aller les vaisseaux Aussi vite que des chevaux.
Les plus hardis Troyens blêmirent A l'aspect d'une île qu'ils virent:
C'était rîle à dame Circé, Grande sorcière au temps passé.
L'astre qui la clarté nous darde La reconnaissait pour bâtarde :
Je ne sais pas où ni comment Il l'engendra charnellement, Lui qui par sa vertu féconde Produit tant de choses au monde, Non pas toujours de la façon Que l'on produit fille ou garçon; Moins sais- je encor qui fut la mère Qui put brûler ce brûlant père.
Mais je sais que d'un chaud pareil A celui qui vient du soleil, Les enchantements de la Fée Pouvaient rendre une âme échauffée, Et que ses yeux l'amour dardants Brûlaient comme miroirs ardents.
Quand il lui venait à la tête De faire d'un homme une bête, En moins d'un Benedicite Escamotant l'humanité, Tel homme, bien fait par natui'e Prenait une horrible figure, Se sentant enquadrupéder Sans oser seulement gronder; Tel de beau jouvenceau sans barbe, Se voyait changer, non en barbe, Non en genêt des mieux appris, Mais en limonier de bas prix ; Tel se piquant de peau doucette Se sentait en poils d'époussette Tout son cuir douillet hérisser, Et ses dents en crocs s'avancer, Devenu pourceau porte-soie ; Tel aussi devenait une oie Que l'on plumait en la saison.
Pour les coussins de la maison; Tel était ours à rude patte.
Et tel le mari d'une chatte; Tel lion, loup ou léopard.
Eléphant, panthère ou renard,