‹ Le Virgile travestiChapitre 185 sur 218 · LIVRE SEPTIEME · texte numérisé non relu

LIVRE SEPTIEME

Fut engendré; quant à sa mère,

Son nom ici n'importe guère.

Latin d'héritier n'avait point

Qui portât chausses et pourpoint,

Mais il avait une héritière,

Fille sans tache et fort entière.

Qui tenait un peu du garçon,

D'ailleurs de fort bonne façon.

Parmi ceux qui la convoitèrent,

Et de sa beauté se coiffèrent,

Turnus très-remarquable était,

Et sur ses rivaux l'emportait

Par son ilJustre parentelle,

Qu'aucun sans doute n'avait telle,

Car il comptait pour ses aïeux

Plusieurs grands seigneurs demi-dieux,

Ou du moins qui le pensaient être,

Tellement qu'il faisait le maître

Parmi les autres prétendants

Qui n'osaient lui montrer les dents,

Car ils savaient que dame Aimée,

Comme si Turnus l'eût charmée,

Tous les jours hautement jurait

Que Turnus son gendre serait,

Ou que sa îille serait nonne,

Malgré Latin et sa couronne ;

Mais le ciel n'était pas d'avis

Que les desseins fussent suivis.

En matière de mariage,

De cette reine fort peu sage.

Maints présages à tous connus

Faisaient bien juger que Turnus,

Comme époux, en toute sa vie,

Ne tàterait de Lavinie ;

Comme galant, je ne dis pas

Qu'en vertu de beaucoup d'appas

Il ne pût la rendre amoureuse,

Mais la chose était bien douteuse.

.^neas, quoique déjà veuf,

Etait aussi bon que tout neuf.

En la paix un vrai Bassompierre,

Un vrai Machabée en la guerre^

Et, pour gouverner un Etat,

Nullement mol, ministre, ou fat.

De tous ces présages célestes,

Aux peuples Latins manifestes,

Et non pas forgés à plaisir

Par quelque drôle de loisir,

Il faut que je vous en raconte

Deux dont chacun faisait grand compte

Quand Latin, comme de raison,

Se voulut faire une maison

(Car alors ce grand personnage

N'en avait qu'une de louage),

Un laurier aux feuillages verts,

Craignant peu le froid des hivers,

Moins encor les coups de tonnerre,

Se trouva dans l'arpent de terre

Où ce prince, franc et loyal,

Dessinait son Palais-Royal.

A Phœbus, qui porte guirlande.

Il en voulut faire une offrande,

Et la fit, car ce prince était

Ponctuel quand il promettait.

Ce laurier à la verte tète

Vit un jour percher sur son faîte

De mouches à miel un essaim ;

Je ne sais pas à quel dessein

Cette cohorte melliflue

Vint par lair, en guise de nue,

Se loger à ciel découvert

Sur ce laurier vêtu de vert :

Tant y a qu'elles s'y logèrent.

Et cire et miel y composèrent.

Dont depuis, durant plusieurs ans,

On fit d'excellents lavements.

Et force chandelles de cire,

Dont Latin se servait à lire.

Par ce prodige si nouveau,

Du roi se troubla le cerveau.

Page 1