‹ Le Virgile travestiChapitre 199 sur 218 · LIVRE SEPTIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE SEPTIÈME

Courent comme des insensées,

De la laide Alecton poussées.

De leurs bouches criant lach,

Sort une va^jeur de tabac ;

Leurs crinières échevelées,

De feuilles de lierre mêlées,

Rendant leurs visages affreux;

Chacun voit leurs endroits honteux.

Leurs piques sont entortillées

De peaux de bêtes dépouillées,

Jurant Dieu si fort, m'a-t-on dit,

Que Jupin en garda le lit.

Au milieu d'elles dame Aimée,

D'une grande torche allumée

Se sert ainsi que d'un guidon;

Ses yeux, ardents comme un brandon»

Et tristes comme tragédies,

Epouvantent les plus hardies.

Elle chante ou hurle plutôt,

Tant elle chante ou hurle haut,

En posture de forcenée,

De Turnus le noir hyménée ;

Son chaud poumon, "par son tuyau,

Entonne io, io, io !

« Io, io, s'écriait-elle,

Assistez-moi, troupe fidèle;

Par saint Bacchus, assistez-moi,

A la barbe même du roi !

Vous êtes mère, je suis mère;

Une mère vaut bien un père.

Faisons en sorte que Turnus,

Et non le bâtard de Vénus,

Epouse votre noble infante,

Et je suis votre humble servante. »

Sur elle ainsi faisait effet D'Alecton le serpent infect.

Chaque dame dans sa cervelle Avait de la rage autant qu'elle.

Qui certes en avait alors Tout ce qu'en peut porter un corps.

Les cartes étant si brouillées

Parmi ces dames barbouillées,

Et par elles le roi Latin

Etant au bout de son latin,

Alecton, sur de grandes ailes

Qui n'étaient ni bonnes ni belles.

Tout d'un vol s'en alla trouver

Le fier Turnus à son lever ;

J'ai menti : ce fat la nuit noire

Qu'il dormait dans un lit d'ivoire

(D'ivoire à tout hasard je di,

Car un rimeur doit être hardi),

Il dormait dans sa ville Ardée,

Par Acrise, dit-on, fondée,

Ou bien quelqu'autre tel qu'il soit;

Si dans de l'ivoire il gisoit,

Non plus que qui fonda sa ville.

C'est chose à savoir inutile.

Alecton ne l'aborda pas

Avec ses infernaux appas

Et sous sa forme diablotine,

Mais sous celle d'une béguine

Qui tenait fort de la guenon,

Prêtresse de dame Junon :

Elle était Chalybe nommée,

Vieille dame fort renommée,

Ou, si vous voulez, vieil barbon,

Car sa bouche aux dents de charbon»

De barbe longuette et pointue

Etait amplement revêtue,

Si ce n'est lorsque le rasoir

Tous les huit jours la faisait choir.

Je veux vous donner quelque idée

De la diablesse enchalybée :

Sa face, de couleur de bois,

Avait d'une coque de noix

Et la sécheresse et l'écorce;

Son corps, qui paraissait sans force,

Etait soutenu d'un bâton ;

Ses cheveux étaient de coton

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