LITRE SEPTIÈME
Et l'effraya dans chaque membre.
Devant que sortir de sa chambre, Alecton lui vint faire pouf :
Fermant les yeux et criant ouf, L'adolescent se mit à braire ; Et voilà comme alla l'affaire Entre Turnus, le faux glouton, Et la damoiselle Alecton.
Après la vision fâcheuse.
Il eut l'àme très-querelleuse, Et n'eut plus guère de raison, Ses cris troublèrent la maison; Il criait : «Çà, ma hallebarde.
Mon branc "d'acier et ma bombarde.»
Son gros valet, Pierre ou Lucas, S'en vint, épouvanté du cas, Auprès de Turnus, sans remise, Couvert de sa seule chemise.
Turnus, sitôt qu'il l'approcha.
Un grand coup de poing lui lâcha, Dont ce valet, Lucas ou Pierre, Ne branla non plus qu'une pierre.
La rage qu'il a dans le cœur Est semblable à quelque liqueur Dans une chaudière brûlante.
Quand, impétueuse et bouillante, Et qui passe les bords du pot, Elle exhale, en faisant maint flot, Au lieu d'une épaisse fumée, Une vapeur presque allumée.
Aussitôt qu'il fut habillé, Malheur à qui l'aurait raillé.
Il assembla la gent Rutule, Et leur fit ce beau préambule « J'enrage si je ne me bats, Et ne respire que combats ; Je querellerais mon bon ange, Tant je suis d'humeur étrange.
Et pour le moindre mot douteux, J'étranglerais un homme ou deux.
114 LE VIRGILE TBAVESTI
Les Troyens sont dans cette terro
Pour nous venir faire la guerre :
Ils mangeront tous nos poulets
Et de nous feront des valets.
Sans nous l'Italie est perdue.
Latinus, que la peste tue,
Les a reçus dans sa maison;
Ma foi, c'est une trahison!
Si vous m'aimez un peu, beaux sires.
Excitez comme moi vos ires,
Et, ma foi, nous verrons beau jeu.
Messieurs, considérez un peu,
Si ce roi, qu'on croyait si sage,
N'est pas un plaisant personnage
D'avoir entrepris de loger
Dans nos entrailles l'étranger,
Mais si nous souffrons qu'on nous tonde,
Nous donnerons à rire au monde.
Moi seul, tel que vous me voj^ez,
Suis suffisant, et m'en croyez.
De leur faire mordre les pouces, i»
Il dit quelques paroles douces Pour assaisonner son discours.
Et puis, furieux comme un ours.
Se mit à dire : «Alarme, alarme: »
A son cri chacun se gendarme, Chacun cherche en son râtelier Qui les harnois d'un cavalier, Qui sa lance, qui sa rondelle, Et qui sa tranchante allumelle.
On députa gens vers Latin Pour l'appeler fils de putain.
La face aussi belle que fière De Turnus rend sa gent guerrière, Et donne au plus petit goujart La hardiesse d'un soudard.
Tandis qu'ainsi Ion bat la caiss3, Et que le fanfaron se presse De susciter des assassins Aux volailles de ses voisins,
LIVEB SEPTIÈME 115
La séditieuse Furie Changeant de batterie, Où chassent les Dardaniens, Fascinant le nez de leurs chiens Afin qu'ils s'efforcent de mordre Un cerf qui fit bien du désordre.
Ce cerf, beau si jamais en fut.
Depuis qut cerfs entrent en rut, Grand de tête et grand de corsage, Avait été, dès son bas âge, De Tyrrhus, qui l'avait trouvé, Très-soigneusement élevé.
Tyrrhus était du roi le pâtre.
Sec de corps, de teint olivâtre, Violent comme feu Grégeois Et malin comme un villageois, Sa sœur, que l'on nommait Sylvie, Aimait ce cerf plus que sa vie, Et de sa main noire souvent Le grattait derrière et devant, Dont ce grand cerf était bien aise; Cette Svlvie était mauvaise, nommasse, fort gourmande d'aux.
Et qui pansait bien les chevaux.
Comme elle, les fils de son frère A ce cerf faisaient bonne chère.
Et l'aimaient autant qu'un neveu, Ce qui n'était pas l'aimer peu.
Ce cerf courait par les montagnes.
Par les vallons, par les campagnes.
Puis, comme si de rien n'était.
Devers le soir, soûl qu'il était, Revenait au logis de Thyrre Pour y chercher encore à frire Le jeune lulus, bien monté, De ses Phrygiens escorté, Allait par les champs, à la quête, De quelque noire ou fauve bête.
Quand cet innocent animal, Qui lors ne songeait à nul mal.
Et qui, sans présager sa perte, Paissait doucement l'herbe verts, Fut vu d'Iulus et des siens, Ensuite senti par ses chiens, Qui, s'étant mis dessus sa piste, lulus devint leur copiste Et se mit sur sa piste aussi.
D'un étui de peau de roussi Il dégaina son arc d'ivoire, De Brésil ou d'ébène noire (Tant y a qu'il était fort beau), Et puis après, le jouvenceau Devança de si loin sa troupe.
Que du cerf il gagna la croupe, Et d'une flèche qu'il tira Tout l'intestin lui déchira.
Le bon cerf quitta la partie Avec beaucoup de modestie.
Voyant bien que ces inconnus Respectaient peu les cerfs cornus, Et s'enfuit avec sa blessure Sans leur dire la moindre injure, Tant il était respectueux.
Son assassin impétueux.
Etant tombé dans une ornière, Fut par le cerf laissé derrière, Et le pauvre blessé, bramant, De sang et de sueur fumant, Vint montrer sa plaie à Sylvie, Qui s'écria : « Mort de ma vie.
Et qui diable a mon cerf blessé?
Le méchant s'en fût bien passé. »
Elle dit tout ce que la rage Fait dire au rustique courag;e.
Quand elle en prend possession.
Grande fut son affliction.
Grande en fut aussi la vengeance :
Les paysans, maudite engeance Qui n'entend raison nullement, Se saisirent brutalement