LIVRE PREMIER
Dont ceux qui marchaient les premiers Etaient faits comme prisonniers, ^neas cria : « Maie peste !
C'est Cléante, Antée et Sergeste, Et les principaux de mes g-ens Que je vois entre des sergents. »
C'étaient eux, qu'il ne vous déplaise,- Qui n'étaient pas trop à leur aise.
Enée en est tout stupéfait, Avecque raison en etfet.
Achate en perd quasi l'haleine, Et l'un et l'autre bien en peine De savoir qui les mettait là.
Cependant, on cria : « Holà ! »
Kos deux messieurs, sans le nuage Qui les retenait comme en cage, Eussent sans doute étourdiment Eté faire leur compliment : Ils eussent fait une folie.
La reine dit : « Qu'on les délie. »
Aussitôt on les délia, Un chacun d'eux s'humilia, Et fit révérence profonde Qui contenta fort tout le monde.
Nos deux invisibles messieurs Se coulent à travers plusieurs Qui ne peuvent voir qui les touche, Afin d'entendre de la bouche De leurs amis ce qu'ils diraient, Le traitement qu'ils recevraient, Où leur flotte était arrivée, Comment elle s'était sauvée, S'il en restait beaucoup ou peu, Comment, à quelle heure, en quel lieu, Ils avaient pu gagner la terre, S'ils seraient prisonniers de guerre, Ou bien, comme les malfaisants.
Mis aux galères pour dix ans.
Audience leur fut donnée, Et l'éloquent Ilionée
De ses menottes déchargé,
Après avoir un peu songé,
Dit ces paroles, ce me semble :
«0 reine ! à cause que je tremble,
Je ne dirai peut-être rien
Qui ne vous scandalise bien.
Commandez qu'on me donne à boire,
Et je vous conterai l'histoire
Des gens les plus infortunés
Qui soient en ce bas monde nés. i
Aussitôt une pinte entière De très-rafraîchissante bière Lui fut mise en un gobelet.
Le drôle le vida tout net ; La dose fut réitirée, Et, sa gorge désaltérée, Il dit d'un fort beau ton de voix Ces belles paroles de choix :
« 0 reine ! à qui Jupiter donne Le pouvoir de porter couronne Sur un peuple vaillant et fler, Et le bonheur d'édifier Une ville avec citadelle Qui sans doute sera fort belle, Mais où l'on vit fort chèrement (J'en puis parler pertinemment :
Il m'a coûté dix richedales Pour avoir eu serviettes sales, Et nappe plus sale deux fois, Mangé deux centaines de noix, Et la moitié d'un vieil fromage; Je n'en dirai pas davantage, Car on n'ajoute guère foi A des étrangers comme moi).
Or, pour revenir à mon conte, Puisqu'il faut donc vous rendre compte De nos noms et de nos surnoms, Et du pays d'où nous venons, Mon nom est Marc Ilionée, Grand chambellan du sieur Enée.