LIVRE PREMIER
Nous secondâmes leurs efforts,
Et gagnâmes enfin ces "bords.
Voyant votre nouvelle ville,
Nous crûmes tous voir un asile;
Mais quelle inhospitalité,
Quelle rage ou brutalité
Règne en cette maudite terre !
Quel malheureux esprit de guerre
Possède celui de vos gens !
Ils sont pires que des sergens.
Au sortir de ce grand orage
Nous nous contentions du rivage
De peur de vous importuner,
Afin de nous démariner.
Remplir d'eau nouvelle nos pipes,
Et sécher au soleil nos nippes;
Ils nous ont donné mille coups,
Tiré flèches, jeté cailloux,
Nous ont bafoués, fait la niqué,
Nous ont dit en langue punique
Une injure qui fait rougir.
Est-ce là comme il faut agir?
Si votre nation trop vaine
Ne craint point la puissance humaine,
Et, se fiant trop en ses mains,
Méprise les autres humains.
Qu'elle craigne les dieux célestes,
Et les tonnerres et les pestes,
Dont sur les mauvais garnements
Ils exercent leurs châtiments ;
Qu'elle songe à la récompense
Que souvent, quand moins on y pense,
Ils donnent aux cœurs généreux
Qui soulagent les malheureux.
Nous sommes serviteurs d'un maître
Aussi vaillant que l'on puisse être,
Un vrai dieu Mars en bataillant,
Mais aussi juste que vaillant.
De plus, aussi pieux que juste,
Laborieux, adroit, robuste.
Si les destins en ont eu soin,
Soit qu'il soit près, soit qu'il soit loin.
Si quelque saumon ou barbue
N'en a point fait une repue,
Nous n'avons point à redouter,
Ni vous, grande reine, à douter
Que de toute notre dépense
Vous n'ayez bonne récompense ;
C'est un homme qui paye bien,
Et qui n'escroque jamais rien.
Sans nous vanter, en la Sicile
Nous avons un fort bon asile ;
Acestes est notre parent,
Qui n'est point homme indifTéreD u
Et qui prend part en nos affaires ;
Ennemi de nos adversaires,
Lion de colère embrasé,
Mais mouton, étant apaisé.
Et qui saura de quelle sorte
Votre peuple envers nous se porte.
Faites-nous donc faire chez vous
Un traitement qui soit plus doux.
Nos vaisseaux, blessés jusqu'aux quilles,
Ont besoin de clous et chevilles,
De planches de bois, de chevrons,
Ont perdu tous leurs avirons.
Leur grand mât, leurs longues antennes ;
De grands pins vos forêts sont pleines,
Soit pour de l'argent, ou par don,
Mettez-nous-les à l'abandon.
Si Sa Majesté qui m'écoute
Nous laisse suivre notre route,
Et, sans qu on nous demande rien,
Comme elle est très-femme de bien,
Nous donne aussi le temps d'attendre
Jusqu'à tant que se puisse rendre
En ce même pays ici,
Enée et les autres aussi,
Qui sur les ondes de Neptune
Comme nous ont couru fortune.