LIVRE PREMIER
Et des beaux champs saturniens:
^Olt que, des bords Ericiens,
Acestes, le compatriote,
Attire les cœurs de la flotte,
Vous serez de nous escortés
vous serez de nous assistés
I)e munitions et de vivres.
J'ai quinze ou seize mille livres
Ne craignez point d'en disposer.
Inertes, si sans me refuser,
Vous voulez accepter l'asile
Que je vous ofire dans ma ville,
Je ne ferai pas des Troyens
^•foiiis de cas que des Tyriens,
i-t plût a Dieu que votre prince
tût en cette même province
Par le même orage jeté '
Je ferais faire, en vérité,
Pour une si bonne fortune, Un beau sacrifice à Xeptune.
Où! que bien il s'en trouverait Celui qui me l'amènerait ' Je veux le long de cette rade Envoyer des batteurs d'estrade.
Pour voir s'il ne s'est point nicbé En quelque petit port caché.
Ou bien en quelque forêt sombre.
Pour être fraîchement à l'ombre »
A pes discours non attendus.
Ils rirent comme des perdus Les bons Troyens, et, ravis d'aise, pansèrent autour de sa chaise.
Se mirent à crier : « Vivat '»
Frappèrent à l'envi du plat De la droite contre la gauche, îse respirèrent que débauche.
Et reçurent des Tyriens Traitement de concitoyens.
Dieu sait s'ils eurent grande hâts, Enee et son fidèle Achate,
68 LE VIRGILE TEAVESTÎ
De sortir hors de leurs brouillas.
Dont ils étaient déjà bien las.
Achate dit au sieur Enée :
« Passerons-nous ici l'année? Qu'espérons-nous gagner ici?
Nous n'avons plus que faire ici.
Montrez-vous donc, fils de déesse, Puisque cette bonne princesse 'Vous veut ainsi faire chercher.
A quoi diable bon vous cacher?
Toute votre flotte est sauvée, De plus, heureusement trouvée; Il ne nous manque qu'un vaisseau :
Pourquoi s'est-il perdu dans l'eau?
Il n'avait qu'à gagner la terre, Comme nous fîmes à grande erre.
Votre mère n'a point menti, Et vous a fort bien averti. »
Comme il parlait, l'épaisse nue S'étant par le milieu fendue, -^neas parut en ce lieu.
Aussi brillant qu'eût fait un dieu.
Car sa mère bien avisée Sur sa chevelure frisée Avait deux fois pleine sa main Répandu poudre de jasmin; Avait avec de la pommade Rafraîchi son teint un peu fade, Et mis dans sa face et ses yeux Certain air qu on remarque aux dieux.
Comme on blanchit la dent d'ivoire.
Que l'on voit moins blanche que noire, A force de la bien frotter, Ou comme l'on voit éclater Le fin or autant que la braise Qui l'a fondu dans la fournaise, Lorsque l'orfèvre l'a rendu Assez beau pour être vendu, Tel en ce lieu messire Enée, A la troupe bien étonnée.