‹ Le Virgile travestiChapitre 30 sur 218 · LIVRE PREMIER · texte numérisé non relu

LIVRE PREMIER

Le friand en avalerait

Un pain, qui le lui donnerait.

Voici ce que lui dit sa mère :

« Puissant enfant d'un puissant père,

Qui prises bien moins qu'un chiffon

Les dards dont fut tué Typhon,

Et qui des tiens sur les fressures

Fais tant d'incurables blessures;

Tu sais fort bien comme Junon,

Qui ne fit jamais rien de bon,

Persécute ^neas le pie ;

Tu sais bien que cette harpie

En dépit du monde fera

Contre lui ce qu'elle pourra;

C'est une dangereuse bête :

On doit tout craindre de sa tête.

Mais j'espère, par ton moyen,

Que je l'en garantirai bien.

Je te demande une journée

Pour le salut du pauvre Enée,

Il fait apporter à Didon,

Par son iils, je ne sais quel don;

Je veux que tu prennes sa forme ;

Je ferai cependant qu'il dorme

Dans mon palais le long du jour,

De crainte que jouant le tour

Dont je veux abuser Elise,

Par sa rencontre il ne nous nuise.

Tu porteras donc ces présens,

Qui lui deviendront bien cuisans.

Mets-lui le coquetisme en tête,

S'entend sans penser déshonnête :

Il est bien aisé, sans pécher,

De lui rendre ^neas bien cher,

Si la darhe est bien assénée.

Elle aura plus de soin d'Enée

Que de la prunelle de l'œil,

Et Junon en mourra de deuil.

Par toi je règne dans le monde,

Sa toi tout md n espoir se fonde ;

Si tu me sers fldèlement, Je te le dis sincèrement, J'augmenterai Ion équipage De deux estaffi3rs et d'un page. »

A peine avait-elle tout dit, Que le dieu ses ailes défît, Et parut aux yeux de sa mère Tout semblable au fils de son frère, Que la déesse en un instant (Un mortel n'en ferait pas tant), En moins d'une heure dliorologe, Alla trouver dans une log-e Que les Troyens, vrais gens d'honneur.

Avaient bâtie à leur seigneur, De lac^uelle ils gardaient l'issue.

La dame, sans être aperçue, Subtilement l'escamota, Et dans Cythère le porta, Laissant Cupidon en sa place, Ayant et sa taille et sa face.

Four Ascagne. elle l'endormit D'un certain charme qu'elle fit, Les uns disent d'un dormitoire, Les autres en le faisant boire Un peu plus qu'il ne faut de vin, Si bien que dans ce lieu divin, Couché sur fraîches violettes, Sans penser beaucoup à ses dettes, Il s'endormit comme un pourceau.

Ce qui n'était ni bon ni beau.

Cependant qu'il dort et qu'il ronfle, Le bon Achate, qui se gonfle D'orgueil et de présomption ' De sa belle commission, A tant fait par ses enjambées, • Qu'avec les hardes dérobées.

Auprès d'Enée il s'est rendu :

Il eût bien plus fait l'entendu S'il eût bien su qu'au lieu d'Iule Il menoit le grand dieu qui brûle

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Les cœurs sans fagot ni cotret.

Et qui n'a qu'à piquer d'un trait, Pour faire porter la marotte Au plus raisonnable Aristote.

Dieu me g-arde, moi qui le di, Des coups d'un pareil étourdi I Cupidon reçut de son frère Toutes les caresses d'un père.

Fit la révérence à Didon.

Qui reçut les nippes en don.

L'heure du souper était proche, Tout le monde, au son d'une clocliC;, Dans une salle se trouva.

Enée avec Didon lava.

Didon, en habit magnifî^^ue, Se mit sur un lit à l'antique; ^neas se mit vis-à-vis.

Lui tenant gracieux devis, Ayant attaché en bavette Sous le menton sa serviette.

Il était si propre, dit-on, Qu'il n'eût pas, pour un ducaton (Grand signe d'intention nette), Voulu rien manger sans fourchette, Et ne se fût pas abreuvé Dans quelque verre mal lavé, Sans faire cent fois la grimace, Quoiqu'au détriment de sa face; Enfin ce généreux seigneur Etait un vrai homme d'honneur.

Cent gracieuses chambrières Allaient avec riches aiguières, Criant partout : « Qui veut de l'eau?»

L'ordre du festin était beau; La viande était bien préparée Et la salle bien éclairée.

Lors chacun étant alité, Didon dit Benedmte; Puis on joua de la mâchoire.

Aucuns commencèrent par boire;

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Didon, comme on fait par deçà.

Par le potage commença, ^neas donna de la soiîpe Aux plus apparents de la troupe.

Cent beaux valets, de compte fait.

Servaient au superbe butfet ; Cent très-honnêtes demoiselles Coupaient des miches par rouelles, Et cent autres ne faisaient rien Que voir si tout allait fort bien, Et portait chacune diceiles Un chandelier à deux chandelles.

Dans la salle, outre les Troyens, Grand nombre était de Tyriens.

Aux uns, du bon Troyen la mine.

Aux autres, la face divine De Cupidon qui reluisait, Grande admiration causait.

Chacun beaucoup estime et prise Les beaux présents du fils d'Ancliise, La belle robe de Léda, Qu'elle-même, dit-on, broda, Et la finesse de la toile De son incomparable voile.

L'Almanach que Cassandre fit Leur embarrassa bien l'esprit, Et leur plut bien fort d'Ilione Le beau collier et la couronne.

La reine ne se put soûler Et de les voir et d"en parler!

Elle jette les yeux sans cesse Sur ce petit dieu qui la blesse, Et la tire à brûle-pourpoint D'un petit arc qu'on ne voit point (Un autre eût dit brûle-hongreline, Et la pensée eût été fine; Mais certes la rime du point M'a réduit à brûle-pourpoint).

Ce dieu, pour bien servir sa mère, Se pend au cou de son beau-frère,

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Et bien qu'il eût l'esprit si mûr, Le met en une étrange humeur.

Pour la Didon, elle s'en donne Tant et tant, que je m'en étonne; Mais qu'eût-elle pu faire enfin Contre un dieu des dieux le plus fin?

Elle U prend, la pauvre sotte, Le baise, caresse et dorlote; Mais la pauvre sut ce n-3 sait, En le prenant ce qu'elle fait; Elle ne sait la misérable, Que ce dieu, qu'elle trouve aimable.

Est UD dieu plus traître et félon Que ne fut jamais Ganelon.

Chaque fois qu'elle le regarde, Ce traître Cupidon lui darde Par les yeux des flèches de feu Qui lui feront jouer beau jeu.

La voilà toute requinquée, Qui ne songe plus à Sichée; Au contraire, elle dit tout bas ; « Le défunt ne le valait pas ; Un tel mari vaudrait bien l'autre Si nous le pouvions rendre nôtre !

Si je ne craignais les discours, Devant qu'il se passât huit jours.

Je le prendrais en mariage. »

Par ce discours qui n'est pas sage, La pauvrette ainsi se flattait, -^neas aussi se gâtait, Et, tout rempli du faux Ascagne, Faisait des châteaux en Espagne.

Il disait, regardant Didon (C'était une grosse dondon, Grasse, vigoureuse, bien saine, Un peu camuse, à l'africaine.

Mais agréable au dernier point) ; Il disait donc, d'amour époint.

Les deux yeux fixés dessus elle, Plus allumés qu'une chandeUe ;

(( 0 belle qui m'avez blessé,

Bien plus que je n'eusse pensé,

S'il plaisait à la destinée

Que vous fussiez femme d'Enée,

Je le jure par Mahomet

(Quûiqi^ ou dise fou qui s'y met),

Pour une épouse tant jolie,

Je laisserais là l'Italie,

Planterais ici mon piquet

Sans craindre des gens le caquet.

Et pourrais fort bien mettre en piècea

Ceux qui feroient de moi des pièces. »

Cependant qu'il raisonne ainsi, Les beaux conviés, sans souci, A manger faisaient des merveilles.

Chacun vida plusieurs bouteilles Et branla si bien le menton Tant sur le veau que le mouton Qu'il'ne resta ri':^:: sur la table Qui fût d'homme de bien m.angeable, Si quelque os encore resta, En levant les pieds, on l'ôla.

On mit sur table une bouteille , A son aspect on s'émerveille ; ^neas dit une chanson Et sans attendre un échanson Lui-même emplit de vin sa coupe, Puis à la santé de la troupe Mit le tout dans son estomac.

Didon demanda du tabac, Mais elle n'en prit pas deux pipes, Qu'elle ne vidât jusqu'aux tripes, Et ne s'en offusquât l'esprit; Mais un peu de vin qu'elle prit .

Ayant dissipé la fumée, Elle dit, la face enflammée :

ce Qu'on me doniie mon gobelet. »

Aussitôt dit, un beau valet Mit ce gobelet vénérable Avec grand respect sur sa table.

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Bélûs et les rois de Sidon, Grands-pères de dame Didon, Usaient de ce vasa à deux anses, Quand ils faisaient des alliances.

Il tenait deux demi-setiers Bien mesurés et bien entiers.

Elle l'emplit, la bonne dame, Et puis dit du fond de son âme :

« Jupiter, auteur de tous biens, Fais qu'aux Tyriens et Troyens Ce jour soit heureux et propice, Et reçois comme en sacrifice Ce gobelet rempli de vin.

Assiste-nous, Baccàus divin-; Et toi, Junon, notre patronne, Qui m'as toujours été si bonne, Rendez-nous tous gais et contents Comme de vrais Rogers Bontemps I »

Elle but par forme une goutte, Comme on fait alors qu'on en goûte ; Ce qui restait en quantité A Bitias fut présenté :

Il le reçut à grande gloire, Se mit avidement à boire, Et vit bientôt la tasse au eu.

Didon cria : a Cest bien vécu!

Çà, du vin pour toute la troupe! »

Lors chacun de remplir sa coupe, cnacun de la vider tout net, Et de s'échauffer le bonnet.

Dieu sait combien on vit d'ivrognes.

Et tous en différentes trognes !

Dieu sait quel désordre et quel bruit l Les chandelles font que la nuit N'est point au jour inférieure ; Chacun y rit, pas un n'y pleure.

Les cris des maîtres et valets Retentissent parle palais; Tout le monde a du vin en tête, Tout le monde a la tête en fête.

A ce bruit, le plaisant goulu,

Maître lopas le chevelu,

Mêlait celui de sa vielle.

Sur le chant de Jean de Nivelle;

Il sonnait aussi doux que miel,

Ce que d'Atlas le porte ciel

Il avait appris en jeunesse :

Des cieux l'admirable vitesse,

En combien de temps Apollon,

Digne inventeur du violon,

En son char fait le tour du monde ;

Par quel moyen la lune blonde

Cache quelquefois son maseau;

Quels astres nous donnent de l'eau,

Et quels nous donnent la gelée;

Comment de terre sigillée,

Prométhée, homme fort aigu,

Fit rhomme en lui soufflant au eu :

Ce fut un très-gentil ouvrage,

Et c'est de lui fort grand dommage,

Car Jupiter s'en sert, dit-on,

A paître son aigle glouton;

Comment furent faites les bêtes ;

Pourquoi l'on voit tant de tempêtes,

Principalement en hiver-

Au printemps pourquoi tant de vert,

Et cent autreâ choses fort belles

Qui ne sont pas des plus nouvelles.

Après avoir longtemps chanté.

Se voyant fort mal écouté,

Il cessa sa belle musique.

Cependant la Didon se pique De son hôte de plus en plus :

Par de longs discours superflus Elle le retient auprès d'elle, Elle se brûle à la chandelle.

L'autre, avec toute sa raison.

Sent aussi quelque échauffaison.

Et monsieur, ainsi que madame, A bien du désordre dans l'âme.

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