‹ Le Virgile travestiChapitre 31 sur 218 · LIVRE PREMIER · texte numérisé non relu

LIVRE PREMIER

Elle lui fait cent questions, Sur Priam, sur les actions D'Hector, tant que dura le siège; Si dame Hélène avait du liège.

De quel fard elle se servait; Combien de dents Hécube avait; Si Paris était un bel homme ; Si cette malheureuse pomme Qui ce pauvre prince a perdu Etait reinette ou capenda; Si Memnon, le fils de l'Aurore, Etait de la couleur d'un xMaure; Qui fut son cruel assassin; S'ils moururent tous du farcin Les bons chevaux de Diomède, Qu'elle y savait un bon remède; Si, voyant son Patroclus mort, Achille s"afflig-ea bien fort; S'il fut mis a mort par cautelle :

« Mais plutôt, cher monsieur, dit-elle.

Racontez-nous de bout en bout Comme quoi se passa le tout, Comment la ville fut brûlée, Si les Grecs la prirent d'emblée, Et par quel moyen s'échappa.

Portant sur son dos son papa.

Votre excellente Seigneurie ; Racontez-le-moi, je vous prie, Et les travaux par vous soufferts, Et les ports par vous découverts.

Vos fortunes sont assez grandes, , Pour faire deux ou trois légendes ; Je les apprendrais volontiers, Car on compte sept ans entiers Depuis cette pénible guerre Que vous errez de terre en terre. »

m,\{afiu.

LIVBE DEUXIÈME

Sitôt que Didon eut dit : « Chutl » Chacun fit silence et se tut.

La pauvre reine embéguinée Des rares qualités d'Enée, Rongeant les glands de son rabat.

Sur lui, de grabat en grabat, Décoche quantités d'œillades Propres à faire des malades.

Lui qui n'est pas un innocent.

Pour une en rend un demi- cent.

Le brave seigneur, pour se taire, Et pour n'avoir tel conte à faire, Eût donné ce qu'on eût voulu; Mais Didon l'avait résolu.

Souvent de la bonne princesse La raison n'était pas maîtresse :

Puis, quoique animal plein d'appas, On dit qu'une femme n'a pas Au cul ce qu'elle a dans la tête; Si le proverbe est malhonnête, Au premier avertissement On peut le rayer aisément.

Revenons à messire Enée.

Voyant que la reine obstinée

LE VIRGILE TRAVESTI, LIVRE DEUSlÈIilE 77

Prenait plaisir à se brûler,

Et ne pouvant plus reculei,

Il se releva la moustache,

S'ajuste en son lit, tousse et craclie,

Puis, se voyant bien écouté,

Il dit avecque gravité :

« 0 mon Dieu ! la fâcheuse chose

Que Votre Majesté m'impose!

C'est justement m'égratigner

Un endroit qu on fera saigner.

Voulez- vous donc que je vous die

La pitoyable tragédie

Dont les Grecs furent les auteurs

Et les sanguinaires acteurs?

Est-il possible que l'on croie

Les étranges malheurs de Troie,

Dans lesquels j'ai si bonne part?

Est-il Dolope assez pendard,

Myrmidon, d'Ulysse gendarme,

Qui soit assez chiche de larme

Pour n'en verser pas un petit

A ce pitoyable récit?

Mais la nuit est bien avancée,

Elle s'en va bientôt passée;

Vos lampes tirent à la fin,

Et pour moi, sans faire le fin,

Je dormirais de bon courage,

Sans le sot conte où l'on m'engage.

Vous-même vous dormiriez bien;

Outre que tous ces gens de bien

Ont peine à soutenir leur tète.

Et, sous quelque prétexte honnête,

Voudraient bien qu'il leur fût permis

D'être dans leur lit endormis. »

Didon dit : « Vous avez beau dire ; Haranguez vivement, beau sire.

Sans tant tourner autour du pot. »

^neas dit : « Je suis un sot, Et vous allez être servie.

Quoique Hector eût perdu la vie, Les assiégés faisaient si bien, Que les Grégeois ne faisaient rien Que se lasser et se morfondre.

Tout semblait les vouloir confondre.

C'est-à-dire rendre confus.

Les Troyens leur faisaient refus De leur rendre madame Hélène, De s'en retourner à Mycène, Tous délabrés et tous pieds nus.

Plus vite qu'ils n'étaient venus, Ils ne s'y pouvaient bien résoudre; Mais aussi d'en vouloir découdre.

Quoiqu'ils fussent très-belliqueux.

Avec gens qui l'étaient plus qu'eux, Etant lassés de tant d'années, Et maltraités des destinées, Ils y trouvaient quelque danger.

Gens qui savent leur pain manger Savent bien aussi se défendre ; Tellement que, bien loin de prendre Vengeance du rapt de Paris, Ils couraient risque d'être pris.

Leurs soldats, dans leurs palissades, Avaient visages de malades.

Et les nôtres, dans leurs maisons, Etaient gras comme des oisons.

Tout leur camp était en désordre :

On n'y faisait que s'entre-mordre; Leurs capitaines et soldats S'accordaient comme chiens et chats.

Qui n'eût donc parié leur perte.

Nous attaquant de force ouverte?

Mais ils s'avisèrent enfin De vouloir jouer au plus fin :

Ils y trouvèrent mieux leur compte, Et par là nous eûmes la honte De nous voir réduits aux abois Par un simple cheval de bois.

Il plut donc à la Destinée

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Qu'ils fissent une haquenée

(Si vous voulez, cheval de pas;

Lequel des deux n'importe pasj.

Par ce prodig-ieux ouvraR-e,

Ida perdit tout son ombrage ;

Tous ses sapins prirent le saut,

Ou, pour le moins, bien peu s'en faut-

Pallas même y prit la cognée,

Pour faire deTembesognée;

Aussi fut ce maître dada

Aussi grand que le mont Ida.

Je ne sais comment diable ils firent •

Dans ce gi-and cheval ils bâtirent

Toutes sortes de logements,

Sans oublier des aisements ;

Puis, de munitions et d'armes,

Et de leurs plus hardis gendarmes,

Tous altérés de notre sang,

Ils emplirent le vaste iianc

De cette bète à vaste échine.

Que maudite soit la machine,

Et le vilain qui Tinventa,

Et la femme qui l'allaita,

Et le mari de cette femme,

Et toute sa famille infâme;

Et, pour n'en faire à tant de fois,

Les Grégeoises et les Grégeois !

Ayant donc fait ce grand colosse,

Cette prodigieuse rosse,

Qu'ils disaient, pour couvrir leur jeu,

Etre une offrande ou bien un vœu

Pour leur prompt retour dans la Grèce,

Qui diable eût deviné la pièce.

Et que ses larges intestins

Eussent des soldats clandestins.

Et tant de belle infanterie,

Ou bien plutôt cavalerie.

Puisqu'ils étaient tous à cheval ?

Nous crûmes donc ce bruit fatal,

Et que l'ennemi faisait gille,

• Sans plus songer en notre ville:.

Et de fait, une belle nuit, Ils gagnèrent, sans faire bruit.

Une petite île célèbre Par notre aventure funèbre, De qui Ténédos est le nom; Autrefois riche et de renom, Mais, depuis cette longue guerrSj Une très-malheurease terre.

Où le moindre petit vaisseau A peine se fournirait d'eau.

Là, leur flotte s'étant cachée, Chacun voulut voir la tranchée Et ce fameux camp d'où sortaient Ceux qui si souvent nous battaient»

Petits et grands, remplis de joie, Portèrent leur nez hors de Troie, Et visitèrent les (Quartiers Dont ils se pensaient héritiers.

On s'entr' apprend, on s' entremontre, Ici se fit un tel rencontre, Et là se fit un tel combat.

Chacun bien du pavs y bat, Chacun y dit sa râtelée ; Là campait le fils de Pelée; Là le Dolope et Myrmidon.

Mais tous admirèrent le don Par eux fait à Pallas la sage.

Comme entreprise de courage.

La peste! comme on le brûlait, Si l'on eût su qu'il recelait, Pressés comme harengs en caque, Par la ruse du roi d'Ithaque, Des Grecs les plus hardis soudards, Armés de piques et de dards !

Timetes, pour faire l'habile.

Dit : « Il faut le mener en ville, Et que ce colosse si beau Serve d'ornement au château. »

Voilà ce qu'avança le traître,

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