LIVRE DEUXIÈME Si
L'ayant donc ainsi ramené, Faisant bien fort du mutiné, On lui fait la même prière ; Il la refuse tout entière- Ulysse l'appelle vaurien, Astrologue, magicien, Et prédiseur de choses fausses.
Calchas dit : « Ils sont dans vos chausses, Mais, pour le salut de nous tous, Et non pas pour Tamour de voi.s, Celui qu'il faut qu'on sacrifie, Et que son corps on cendrifie.
S'appelle... >> Hélas! il me nomma, Ou bien plutôt il m'assomma.
Chacun connut bien la malice Du devin Calchas et d'Ulysse, Et comme on jouait tout"^cela; Chacun pourtant s'en consola, Chacun songeant qu'il pouvait être Ainsi que moi nommé du traître, Et que le sort sur moi jeté Les mettait tous en sûreté.
Un sacrificateur m'empoigne Et sur moi se met en besogne :
M'ayant bien aromatisé.
Et purgé, saigné, ventouse, On mit plus d'une savonnette A me rendre la peau bien nette; On me peigna, lava, rasa.
On m'ajusta, poudra, frisa, Et ma tête, ainsi festonnée, D'un chapeau de fleurs fut ornée.
On dit qu'il me faisait beau voir.
Je feignis de tout mon pouvoir De prendre en gré le sacrifice Et d'aller content au supplice; Je vous le confesse, pourtant.
Jamais il ne m'ennuya tant.
(Le ciel d'un pareil mal vous garde Ij Or on fit si mauvaise garde,
Que je me sauvai finement,
Il ne vous importe comment.
Je ne sais rien de ce qu'ils dirent,
Ni des grandes clameurs qu'ils firent ;
Mais je sais que, faute de pain,
Je pensai bien mourir de faim.
Ma fuite ayant été secrète,
Je fis à l'aise ma retraite
Et me cachai dans des roseaux,
D'où, jusqu'à tant que nos vaisseaux
Eussent éloigné le rivage,
Je ne bougeai, comme homme sage.
Ma foi, j étais bien affligé,
Tant de mon père fort âgé.
Dont je ne verrais plus la face.
Que de mon orpheline race,
Sur laquelle mes ennemis.
D'un crime qu'ils n'ont point commiSj,
Dont je suis innocent moi-même,
Par une barbarie extrême.
Voudront, par Ulysse irrités,
Exercer mille cruautés.
Ayez donc pitié, je vous prie,
D'un pauvre malheureux qui crie,
Et ne lui donnez point la mort.
En quoi vous l'obligerez fort.
Je vous conjure par Hécube,
Votre belle et chère succube,
D'avoir compassion de moi.
— Aussi ferai-je en bonne foi,
Lui dit Priam; mais, en revanche
De vous avoir, de ma main blanche^
Désembarrassé des liens
Dont vous ont garrotté les miens,
Faites-nous savoir l'origine
De cettv^ puissante machine,
Et si c'est pour bien ou pour mal
Qu'ils ont bâti ce grand cheval;
Si c'est machine pour combattre,
Ou si ce n'est que pour s'ébattre;