‹ Le Virgile travestiChapitre 4 sur 218 · LIVRE PREMIER · texte numérisé non relu

LIVRE PREMIER

Ce sont gens qui ne valent rien,

Auxquels je ne veux pas grand bien.

Ils espèrent en Italie

Leur retraite bien établie,

Chargés de hardes et d'écus,

Et de leurs pénates vaincus ;

Ils y voguent le vent en poupe.

Et n'est pas un dans cette troupe

Qui me rende ce qu'il me doit.

Enfin on en abuseroit,

Si je les laissais bragues nettes;

Ils diraient de moi cent sornettes.

Si tu me veux bien obliger,

Fais vitement le temps changer,

Donne-leur d'un vent de galerne

Qui jusques au ciel me les berne,

Ou bien plutôt des quatre vents

Qui jour et nuit les poursuivans.

Brisent leurs vaisseaux contre terre,

Comme s'ils n'étaient que de verre ;

Afin qu'ils craignent tout de bon

La divinité de Junon.

J'ai pour damoiselles suivantes

Quatorze nymphes très -galante s;

Celle que j'estime le plus

Sera la femme d'Eolus :

C'est la parfaite Deiopée,

Un vrai visage de poupée.

Au reste, on ne le peut nier,

Elle est nette comme un denier;

Sa bouche sent la violette,

Et point du tout la ciboulette.

Elle entend et parle fort bien

L'espagnol et l'italien ;

Le Cid du poëte Corneille,

Elle le récite à merveille,

Coud en linge en perfection,

Et sonne du psaltérion. »

A cela que dit maître Eole?

« J'aurais la cervelle bien folle

10 LE VIRGILE TBAVESTÏ

Si je ne vous disais oui,

Répondit-il tout réjoui,

Et découvrant sa tète chauve.

Qui fut jadis de couleur fauve;

C'est à vous, dame, à commander.

Et je n'ai rien quà seconder

Les volontés de ma princesse,

Sans m'enquérir pourquoi ni qu'est-ce.

Par vous, j'ai dans le firmament

Un assez bel appartement;

Par vous Jupiter favorable

M'admet à la divine table,

Gù j'avale tant de nectar, •

Que je m'en trouve gras à lard,

Où d'ambroisie, et de la bonne,

Jusqu'au cou souvent je me donne.

Et toutes ces félicités

Sont les effets de vos bontés. »

Cela dit, à la hâte il darde Contre le roc une hallebarde; Elle y fit un petit pertuis ; Il ne"^ fallut point un autre huis Aux vents pour faire une sortie, Dont la mer, toute pervertie, Aux hommes sur elle flottans Fit bientôt mal passer le temps.

Les vagues que les vents enflèrent Jusqu'au ciel les vaisseaux portèrent.

Mais ils en furent rapportés Plus vite quils n'étaient montés, Le choc des vagues forcenées, Le fracas des nefs ruinées.

Les cris et les gémissements Les vents et leurs mugissements, La grosse pluie avec la grêle, Tombantes du ciel pêle-mêle, Tout cela faisait un beau bruit.

Le jour était devenu nuit; Des éclairs seuls luisaient sur l'onde; Car pour le beau flambeau du monde,

livee premier i\

Voyant tous les vents déchaînés, ^ettant son manteau sur son nez Il avait regagné bien vite, De peur d'être mouillé, son gîte.

Alors /Eneas le pieux, Regardant tristement les deux.

l^acna ces pieuses paroles • «Je serai donc mangé des soles!

L.ria-t-il, pleurant comme un veau M je finirais dedans l'eau ' '

A^'o?^^^ÏÏ ^^ ^J^^ ^^^^^ fois heureuses,

Ames nobles et valeureuses

De qui les corps maintenant secs.

Découpes par les glaives grecs.

Ont ete de la mort la proie

Devant la muraille de Troie '

O le plus vaillant des Grégeois

Diomede le Rabajois,

Pourcjuoi ne m'as-tu de ta lance

j;erce 1 estomac ou la panse?

J en aurais le bon Dieu loué,

M ten aurais bien avoué.

Au moins aurais-je l'avantage

D avoir témoigné mon courage,

D être mort avec Sarpédon,

Ce maître joueur d'espadon.

Auprès d'Hector, cet invincible,

A tous les Grégeois si terrible,

Qm si souvent couvrait les bords

Du fleuve Xante de corps morts.

Du fleuve Xante, de qui l'onde ' A tant enseveli de monde ; Au lieu que mourir dans la mo-.

Ou tout ce qu'on boit est amer, Mange des harengs et morues, Des soles, turbots et barbues, gst un malheur qui me ferait Rendre grâce à qui me pendrait! »

^T7 i^iT^-^^^ y.^^*' sans dire garo (11 fallait qu'il fût bien barbare

12 LE VIEGILE TRAVESTI

D'attaquer un homme si bon),

Lui fit bien changer de jargon!

Il s'embarrassa dans les voiles,

Rompit les cordes et les toiles,

Et fit entrer dans le vaisseau

Je ne sais combien de muids d'eau.

La troupe, d'espoir dénuée,

Fit une piteuse huée ;

Un flot jusqu'au ciel Téleva,

Puis aussitôt le flot creva,

Laissant en mer une ouverture

Où chacun vit sa sépulture,

Trois vaisseaux, des vents maltraités,

Dans les rochers furent portés ;

Trois dans les écueils s'ensablèrent,

Dont les plus résolus tremblèrent.

Des soldats lyciens la nef,

Dont le brave Oronte était chef,

Des vents et des flots combattue,

Fut à la fin par eux vaincue;

Un gouffre à la fin l'absorba.

Ou, pour mieux dire, la goba.

Jamais on ne vit tel orage.

Ni si triste remu-ménage.

Les pauvres malheureux Troyen£?i,

Las et recrus comme des chiens,

Vidèrent lors toutes leurs tripes.

Lors, on vit force bonnes nipes

Flotter parmi des ais brisés.

Et les corps de force épuisés.

Quelques-uns vainement nagèrent,

Mais les bras bientôt leur manquèrent,

Car les malheureux n'avaient pas

Des calebasses sous les bras.

La nef du fort Ilionée

Des grands coups de vent ruinée,

Celle du fidèle Achatès,

D'Abas et du vieil Aletès,

Tournaient comme des girouettes,

faisaient en mer cent pirouettes,

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