LIVRE DEUXIÈME
Il me dit : ce Trêve de sermon !
Vous vous échauffez le poumon ;
Ne songez plus qu'à faire gille.
Les ennemis sont dans la ville,
Qui font les diables déchaînés ;
Ils sont très-mal morigénés,
Et j'estime d'eux le plus sage,
Plus malin qu'un singe ou qu'un page.
Si vous m'aimez, fils de Vénus,
Gagnez aux champs, fût-ce pieds nus.
Si Troie eût été secourable,
Ce bras dextre, au Grec redoutable,
Eût renvoyé le Grec vaincu
A Mycène'^gratter son eu.
Priam, Troie, et toute sa gloire.
Ne seront plus que dans l'histoire,
Et notre ville tout de bon
Ne sera plus que du charbon.
Ses dieux elle vous recommande.
Assemblez une bonne bande
De nos citoyens échappés,
Et, sans marchander, décampez :
Nous avons assez fait pour elle.
Puisque la sentence mortelle
Du Destin ne se peut casser,
Il faut bien la laisser passer.
Gagnez-moi vite la marine,
Votre papa sur votre échine.
Et nos pauvres dieux exilés
Dans quelque valise emballés.
Guidez vos vaisseaux vers la terre,
Ou d'abord vous ferez la guerre.
Et d'où vos enfants la feront
Aux chiens de Grecs, qui se verront
Sujets, ainsi que beaucoup d'autres.
Aux coups d'étrivières des nôtres. »
Après qu'il m'eut dit tout cela,
Il me sembla qu'il étala
Devant moi nos Dieux tutélaires,
Et çLu'il me dit : « Nos adversaires,
Comme ils ne sont guère pieux.
Auraient fait beau feu de nos dieuz.
Ainsi qu'ils font de tout le reste :
Gardez-les bien, et dame Veste.
Et me conservez, comme il faut, Ce feu sacré dans un réchaud. »
Un grand bruit qui survint ensuite Mit Hector et mon songe en fuite ; Ce tintamarre hors de saison Fit peur à toute la maison.
Quoiqu'elle fût bien éloignée.
J'entendis fort bien la huée Que les maudits Grégeois faisaient, Les cris de ceux qu'ils occisaient, Et tout le bruit épouvantable Qu'on entend en malheur semblable.
Ce grand bruit, à mon songe joint, Me scandalise au dernier point, Et pour vous dire vrai, m'effraie, Quelque force d'esprit que j'aie.
Je monte au haut de mon grenier, Où je ne vous saurais nier Que je pleurai comme une femme, Voyant toute la ville en flamme, Et grâces au seigneur Vulcan, Pareille au feu de la Saint- Jean.
Tout ainsi que dans une plaine Des richesses de Cérès pleine.
Lorsque, par malice ou par jeu, Quelque fripon y met le feu, Les épis prêts à couper grillent, Et bien fort en brûlant pétillent, Et le feu, poussé par le vent, Croît et va toujours plus avant; Ou bien, comme dans la campagne.
Un torrent choit d'une montagne, Ou de quelque roc escarpé, Faisant du cheval échappé :
Il marche à vagues épandues, Augmenté de neiges fondue?
LIVBE DEUXIÈME 107
Qui rendent son cours furieux, Et ne laisse dans tous les lieux Où le malheur son onde porte Que quelque corps de bête morte, Qui, faute de savoir nager, N'a pu se tirer du danger, Item écume, sable, fange; Bref, ce torrent d'humeur étrangs Entraîne pierres et cailloux, Dans les jardins gâte les choux.
Dans les guérets aux blés en herbe Ote tout espoir d'être en gerbe; Les arbres comme les roseaux Cèdent à la fureur des eaux.
Et ces méchantes eaux sans rives Font des pauvres brebis fugitives, Et des pauvres bœufs étourdis Un étrange salmigondis.
Ainsi que de toute autre bête; Enfin cette horrible tempête Fait périr aussi les maisons, Sauf les canes et les oisons; Tout se sent de sa rage extrême.
Cependant le laboureur blême.
Est sur quelque lieu haut jaché, Jurant comme un joueur fâché.
Cette comparaison est belle :
Partout je la maintiendrai telle.
Ce feu qui va tout dévorant, Ou cet impétueux torrent, Sont les G-recs pires que la peste ; Je suis le laboureur qui peste Contre Fortune et le Destin, Nommant l'un Turc, l'autre putain.
La voilà donc à la pipée Notre pauvre ville attrapée, Et nos plus superbes maisons S'en vont devenir des tisons!
On égorge, on brûle, on dérobe.
Le grand palais de Déiphobe,
108 LE VIBGILE TRAVESTI
Par le feu dévorant détruit,
Tombe par terre avec grand bruit»
Le feu pousse avant sa conquête,
Et paraît vainqueur sur le faîte
De la maison dUcalégon.
Le Grégeois, pire qu'un dragon,
Fait de notre ville de Troie
Un agréable feu de joie,
Aux Troyens un feu de douleur.
La mer en change de couleur,
Et, de notre ville brûlante,
Sa surface est toute brillante ;
Et moi qui suis un peu trop prompt
Du poing je men cogne le front.
Tristes et confus que nous sommes,
Nous entendons les cris des hommes,
Pareils à des hurlements d'ours.
Les trompettes et les tambours
Font un étrange tintamarrs :
Notre famille peu effare;
Moi-même j'en suis perturbé,
Je jure en chartier embo'jrbé
Non sans répandre quelques larmes;
J'endosse à la hâte mes armes,
Ne songeant qu'à bientôt périr.
Ma femme, qui craint de mourir.
Dit qu'il n'est rien tel que de vivre,
Me demande si je suis ivre :
Je pensai l'appeler guenon,
Et lui dire pis que son nom.
Enfin me voilà dans la rue, Furieux en cheval qui rue.
Suivi de quatre ou cinq valets Timides comme des poulets.
Pour les assurer à toute heure Je criais : « Qui va là? demeuT-e. »
Le plus souvent ce n'était rien.
Ce qui sans doute plaisait bien A tous ceux de notre brigade Qui n'aimaient point la coutellade.