‹ Le Virgile travestiChapitre 56 sur 218 · LIVRE DErXIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE DErXIÈME

Les grands palais tomber à bas^

Et n'être plus que des plâtras.

Il en est tout ainsi d'un orme,

Beau pour sa taille et pour sa forme.

Lors qu'étant par le pied sapé,

Et longtemps coup sur co\ip frappé.

Il branle sa perruque verte,

Signe de sa prochaine perte;

Son gros tronc se fend par éclats;

Un cri semblable à des hélas

Accompagne sa culebute;

Il hésite devant sa chute,

Examinant de quel côté

Son grand corps sera mieux gîté,

Enfin il tombe sur les hanches,

Se cassant les bras ou les brancheSp

Ainsi notre pauvre cité,

Après avoir longtemps été

Des cités la pius ren(jmmée,

Est comme en soi-même abîmée.

Or, moi, voyant que tout de bon Elle était réduite en charbon, Et que ma mère était partie, Je crus que quitter la partie.

En un malheur tout évident.

Etait faire en homme prudent.

Sans recevoir aucun dommage, Je passai, couvert d'un nuage, Au travers des feux allumés Et de nos ennemis armés.

A mon logis je frappe en maître :

On me cria par la fenêtre Que l'on n'ouvrait jamais la nuit, Et que je faisais trop de bruit; Et moi, je frappe et je refrappe, Et, las de cogner, je m'échappe, A dire des mots oùtrageans.

Ma femme, mon hls et mes gens Tout mon soûl me laissèrent battre Et par frayeur ou pour s'ébattre.

Me firent garder le mulet ;

Enfin pourtant un gros valet

Me vint ouvrir malgré la bande

A qui je fis la réprimande.

Mais ma femme, pour m'apaiser,

Et mon fils me vinrent baiser.

Je dis à monseigneur mon père

Tout ce que m'avait dit ma mère,

Et qu'il fallait gagner pays.

Il nous rendit tous ébahis,

Quand il dit : « Pour moi ie demeure.

Allez-vous-en, à la bonne heure,

Vous autres, dont les jeunes ans,

Après des malheurs si pesans.

Pourront, autre part que dans Troie,

Se donner encore au cœur joie.

Si le ciel m'eût voulu sauver,

Qui l'empêchait de conserver

Une ville si belle et bonne ?

Mais, puisque le ciel l'abandonne,

Et qu'Ilium, des Grecs pillé,

N'est plus rien qu'un champ tout grillé;

Vieillard plus que sexagénaire,

Il ne me reste plus rien à faire

Que d'aller, l'épée à la main.

Irriter un Grec inhumain.

Qui sur mon pauvre corps s'acharne;

Et peut-être que quelque darne

De son corps il y laissera.

Chacun fera comme il pourra.

On me dira : sans sépulture,

Votre corps sera la pâture

De quelque chien, ou quelque loup.

La peste, que le monde est fou !

Que m'importe que ma carcasse

A la faim d'un loup satisfasse.

D'un chien, d'un vautour, d'un corbeau ?

Mon destin sera-t-il plus beau

Si, dans du linge empaquetée,

Elle est par les vers grignotée ? » -

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