‹ Le Virgile travestiChapitre 63 sur 218 · LIVRE TP.O;SIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE TP.O;SIÈME

De l'endroit tous frais ébranché,

Semblable à du sang épanché,

Me fit lors faire une grimace

Qui me défigura la face.

De tout mon cœur je priai Dieu,

Et promis aux nymphes du lieu

Quatre ou cinq livres de chandelles,

Et d'en acheter des plus belles ;

Puis je fis, comme de raison,

Au dieu Mars tacite oraison;

C'est lui qui commande à baguette

Au peuple Thrace comme au Gète.

Un autre rameau je rompis.

Autre sang écouler j'en fis,

Et tout autant que j'en déchire,

Tout autant de sang chaud j'en tire.

Enfin, en ayant bien tiré,

L'arbre ayant comme soupiré,

Et sa perruque secouée,

Me dit, d'une voix enrouée.

Ces mots dont j'eus, en vérité,

Peu s'en fallut. 'l'esprit gâté :

G. Pourquoi diable, seigneur Enée,

Votre maiii s'est-elle acharnée

Sur le corps d'un de vos amis?

Si j'étais de vos ennemis,

Encore auriez-vous tort de prendre

Plaisir à sang humain répandre.

Voilà qui n'est ni bon ni beau,

De venir gâter un tombeau.

Je suis le prince Polydore :

Pour une raison qu'on ignore.

Mais je m'imagine pourtant

Que c'est pour quelque argent comptant

Que j'avais dans une ceinture.

Un tyran d'avare nature

M'a mis trop tôt au rang des morts,

Et fait un crible de mon corps.

Ma pauvre chair, de dards percée.

Sous cette terre ramassée

Reposait assez doucement;

Vous êtes venu sottement

Rompre de vos mains violentes

Mes pauvres branches innocentes.

Vous m'avez tout défiguré;

Du sang que vous m'avez tiré,

Ma demeure est toute «rougie.

Arrêtez donc l'hémorrhagie,

Et, si vous n'en êtes content,

Le diable vous en fasse autant !

Mais plutôt, si vous êtes sage,

Fuyez cet avare rivage,

Et remontez sur vos vaisseaux

Sans plus rompre mes arbrisseaux. »

Ainsi parla le dolent tige.

A cet effroj'^able prodige.

D'un pied ma face s'allongea,

Et dans mon corps mon sang figea.

Peut-être ignorez-vous encore Quel homme était ce Polydore :

II était fils de notre roi.

Ce bon prince, rempli d'efifroi.

Quand sa ville fut a^-siégée, Crut qu'elle serait ravagée.

II envoya son cher enfant, Et, survie dos d'un éléphant, Son trésor au tyran de Thrace.

Mais voyez la méchante race !

Quand il vit Priam malheureux, II cessa d'être généreux.

Le perfide tourne casaque, Et ce pauvre innocent attaque.

Comme il ne songeait à nul mal.

Il n'est pas un pire animal Qu'un traître quand il nous fait fête!

Puis après, cette maie bête De ce jeune homme qu'il tronqua Le riche tr'^sor escroqua.

Mais que ne fait point entreprendre L'insatiable faim de prendre?

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