LIVRE TROISIÈME
Avait fait affront solennel,
En son royaume paternel,
Si bien que le tyran de Crète
Avait délogé sans trompette,
Sans dire : Adieu jusqu'au revoir.
Certes, nous ne pouvions avoir
Occasion plus favorable,
Et c'était chose vraisemblable
Que mon père avait deviné
Le pays par les Dieux donné,
Qu'on y recevrait avec joie
Les pauvres exilés de Troie,
Puisque dans ce. pays promis
On maltraitait nos ennemis.
Nous quittâmes donc Ortvgie;
La flotte, conduite et régie
Avec grande adresse et grand art,
Vola sur mer comme un trait d'arc.
Nous vîmes Naxos, dont les vignes
Ont rendu les coteaux insignes,
La petite île Olearos,
Les îles Cyclades, Paros,
Paros fameuse pour ses marbres
Et Donyse couverte d'arl^res,
Et d'autres lieux de cette mer,
Qui ne valent pas le nommer.
Les matelots, qui, dans la Crète,
Espéraient bientôt leur retraite,
Poussaient mille cris éclatants.
Se voyant aidés du beau temps.
Les vents, à souhait, de nos voiles
Faisaient bander toutes les toiles;
Enfin le ciel nous secourut ,
Si bien, que la Crète parut,
Où notre flotte, mise à terre.
Ne se souvint plus de la guerre.
Je me mis d'abord à bâtir.
Et terre à chacun départir,
Je nommai la ville Pergame,
Nom qui remit la joie en l'àme
De nos Troyens désespérés
Des maux qu'ils avaient endurés.
Je fis de beaux discours en prose,
Afin que devant toute chose,
On travaillât à la cité,
Et, pour plus grande sûreté,
Qu'on bâtît une citadelle
Aussi forte que la Rochelle.
Je fis tirer nos nefs du port,
Que l'on mit à sec sur le bord.
Tous les jours je rendais justice,
Ou travaillais à la police;
Je visitais les bâtiments.
Et faisais force règ-lements.
Je mariai garçons et filles,
Pour mieux conserver leurs familles.
Je fis planter des espaliers.
Non pas pour un, mais par milliers,
Comme aussi des arbres par lignes,
Semer du blé. planter des vignes,
Sans oublier force melons,
Qui sans doute eussent été bons,
Car j'en avais reçu la graine
D'iiii gentilhomnîe de Touraine.
Bref, tous ces préparatifs-là
Promettaient assez quand voilà,
Par une maudite influence,
Qu'une maligne pestilence
Pni les pauvres Troyens en but,
Et leur fit avoir le scorbut.
Dont, hélas! la plupart moururent;
Ifeui nos pourceaux ladres furent,
Nos brebis eurent le claveau,
Et tous nos chevaux le morveau;
Nos poules eurent la pépie,
Dont plusieurs perdirent la vie;
Les autres cassèrent leurs œufs;
Nous perdîmes vaches et bœufs
Par le défaut du pâturage :
Plus de beurre, plus de fromage.