LIVRE DEUXIÈME
Aux champs, de l'un à l'autre bout,
Les chenilles mangèrent tout.
Du soleil la terre embrasée
Faute de pluie et de rosée
Se fendit en plusieurs endroits.
Les arbres, dans les vallons froids.
Comme en la plaine découverte,
Perdirent leur perruque verte,
Et dans les jardins tout fut cuit :
Point de champignons, point de fruit,
Car la terre sèche et brûlante
Ne produisit herbe ni plante.
Ennn, par la peste et la faim,
Sans vin, sans eau, sans chair, sans pain,
Notre maudite "destinée
S'en allait être terminée,
Et, dans ce malheureux climat,
Nous recevions échec et mat.
Mon père, le prudent Anchise,
Mouillant de pleurs sa barbe grise
De regret de finir ses jours.
Nous exhorta, par un discours
Aussi triste qu'une élégie,
De retourner dans Ortygie
Pour y prier le blond Phébus
De nous vouloir tirer d'abus,
Et, sans barguigner, nous apprendre
Si nous n'avions plus qu'à nous pendre.
Ou dans quelle contrée enfin
Nos infortunes prendraient fin.
La nuit brune, sœur d'un bon frère, Avait noirci notre hémisphère :
Tout dormait en cet univers, Excepté les faiseurs de vers.
Les sorciers, noueurs d'aiguillettes, Les chats-huants et les chouettes.
Les plaideurs et les loups-garous, Les amoureux et les filous.
J'étais couché mal à mon aise Entre la puce et la punaise.
La lune, avec beaucoup d'éclat, Illuminait tout mon grabat, Perçant de ses rais mu fenêtre, Quand je vis devant moi paraître Kos dieux, par moi du feu sauvés, Et, depuis, toujours conservés:
Je les vis, les dieux de Pergame, Je vous le jure sur mon âme (J'en jurerais bien sur ma foi), Je les vis comme je vous voi, De mes deux yeux, et non en songe.
Moi qui n'ai jamais dit mensonge.
Certes, si jamais je le fus.
Tant d'honneur me rendit confus.
L'un d'eux pour tous prit la parole :
« Que maître ^neas se console, Me dit-il. nous sommes ici Exprès pour chrsser son souci.
Qu'il n'aille point vers Ortygie Offrir au bon Phébus bougie.
Nous lui dirons la vérité :
Du Dieu qu'il aurait consulté Il n'en saurait pas davantage.
Il n'a donc qu'à prendre courage ?
Ville par les siens se fera, Qui le monde assujettira.
Et ses enfants, étranges sires, Feront litière des empires.
Et se joueront des potentats Comme des souris font les chats.
Leur pouvoir n'aura point de bornes.
Qu'il quitte donc ces pensers mornes Qui lui font perdre le sommeil.
Il a pris Paris pour Corbeil, Et n'est pas un bon interprète, Quiconque vous a dit qu'en Crèt-e Il fallait viteinent bâtir; Il faut bien plutôt en partir.
Et gagner la terre promise, CEI bientôt, par notre entremise,