‹ Le Virgile travestiChapitre 73 sur 218 · LIVRE TROISIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE TROISIÈME

Pour pouvoir assiettes mâclier,

Oui bien du pain ou de la chair;

Et moi chétif, qui n'en ai qu'une,

Quelle serait mon infortune?

Que ferais-je en cet accident

Avec une méchante dent,

Et dent qui me branle en la bouche?

C'est à moi que la chose touche.

Ah! grand Dieu^! détourne l'effet

De la menace que nous fait

Ce hibou, ce monstre squelette! ,

Etre réduit à son assiette,

Faute de viande et de pain;

Mâcher du bois et de l'étaiaî

Ah! cette menace cruelle

Me trouble toute la cervelle ;

Il ne nous peut arriver pis.

Grand Dieu, miserere nohis ! »

Ayant fini cette prière, Que je vous redis tout entière, Nous reg-ag-nàmes notre bord, La flotte se mit hors du port, Chacun rêvant à la menace De la donzelle chiche-face.

Un vent de terre qui souffla A souhait nos voiles enfla.

Lors en mer nous nous élargîmea.

La première île que nous vîmes Ce fut celle de Zacinthos, Ensuite Samé, Neritos, Dulichie, et l'Ile fameuse, Mais à nos Troyens odieuse, Ithaque, pays d'Ulysses, A qui doit tout son bon succès La flotte qui vint de Myeène ; En eût-il la fièvre quartaine !

Le vent si bien nous secourut, Qu'enfin Leucate nous parut.

Et puis d'Apollon le saint temple, Qu'en mer avec crainte on contemple,

OÙ nos navires prirent port, Car la mer nous ennuyait fort.

L'on fit à Jupin sacrifice, Et puis, tant pour faire exercice Que pour célébrer Actium, A la manière d'Ilium, Nous fimes fête solennelle :

Je pris ma robe la plus belle.

Je mis un prix pour les lutteurs, Pour les danseurs, pour les sauteurs» Pour l'escrime à ladag-ue seule, Colin-Maillart et pet en gueule.

Cependant le roi des saisons Avait fait ses douze maisons ; Déjà l'hiver porte-mitaine Faisait sur mer sentir Ihaleine Des impétueux Aquilons, Et donnait mules aux talons Notre troupe était fort contente D'avoir pu, contre son attente, Passer le pays ennemi, Sans trouver ni Grec ni demi.

Qui nous dit parole mauvaise :

Pour moi j'en étais ravi d"aise ; Et, pour nos ennemis tacher.

Je fis en terre un pieux ficher.

Auquel, au son de la trompette.

Avec deux grands clous de charrcttG»

Je fis clouer l'écu d'Abas, Autrefois par moi mis à bas.

Puis j'y mis, en lettre gothique.

Cette inscription authentique :

jEneas p>ii avec grand cœur Cet écu sur le Grec vainqueur.

Ma rodomontade ainsi faite, Je fis sonner pour la retraite.

Mes compagnons â qui mieux mieus, Autant les jeunes que les vieux, Chantant pour se donner courage.

De fendre les eaux faisaient rage,

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Dont j'eus icar je ramais aussi) Le dedans des mains endurci.- Nous vîmes bientôt Phéacie, Et côtoyâmes l'Albanie; ^ Enfin nous voguâmes si bien.

Que dans le port Chaonien Je fis prendre terre à la flotte.

Il courait un bruit dans Buthrote, Qui grandement nous étonna, Et tout ensemble nous donna, Non pas pour un peu, de la joie :

On nous dit quHélénus de Troie, De nous tous esclave tenu, D'esclave était roi devenu Du royaume de Neptolême, Et qu'outre cette gloire extrême Il avait le bonheur encor Qu'Andromaque, femme d'Hector, Comme lui captive emmenée, Etait à lui par hyménée.

Conjointe à chaux et à ciment.

Je ne pus attendre un moment A m'éclaircir de cette affaire, ^ Et, comme un bon parent, lui faire Quelque congratulation, Tant sur cette promotion Que pour avoir si brave épouse, Laquelle en valait dix ou douze.

Laissant ma flotte et mes gens donc, Impatient si je fus onc, Je trouvai la reine hors la ville, A sa queue une grande file De gens tout habillés de noir, Pompe triste, mais belle à voir :

Elle faisait l'anniversaire Avec un fort beau luminaire, Auprès d'un tombeau fait exprès, Tout entouré d'un vert cyprès, D'Hector (Dieu veuille avoir son âme !) Et cette vénérable dame

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Avait fait bâtir ce tombeau

Dans un bois, auprès d'un ruisseau.

Nommé Simoïs, du nom du fleuve

Qui les murs de Pergame abreuve.

Elle pensa mourir d'eflroi.

Quand elle vit mes gens et moi,

Et nos armes a la Troyenne ;

Elle cria : « Qu'on me soutienne I

Je me sens les jarrets plier. »

D'un côté vint an écuyer,

Et de l'autre une demoiselle,

Qui la soutinrent sous l'aisselle,

L un et l'autre bien étonnés.

Elle, me regardant au nez

Et reconnaissant mon -visage,

Tint ce déplorable langage :

ce Est-ce vous, mon cher ^neas?

Vous vois-je, ou ne vous vois-je pas?

Qu avez-vous fait d'Hector, de Troie?

Alors de tristesse et de joie

Ses yeux se mirent à pleurer,

Et la poitrine à soupirer.

Moi qui sais pleurer comme un autre,

D un : « Serviteur, et moi le vôtre, »

Interrompu de vingt sanglots.

Et lui marmottant plusieurs mots,

Qui n'avaient ni raison ni suite,

Tant mon âme était interdite,

Je tâchais de la consoler,

Et ne faisait que bredouiller;

Enfin, reprenant mon haleine,

Je lui dis avec grande peine :

« Oui, madame, vous le voyez,

Maître ^neas, et l'en croyez.

Mais pour vous, ma très-chère dame.

Ayant été d'Hector la femme.

Après avoir eu tel époux.

Dites-moi, qu'est-ce que de vous ?

Pyrrhus, vous ayant emmenée,

vous a-t-U prise en hyménée?

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