LIVRE TROISIÈME
Nous allions fort bien nous fourrer,
Sans nous en pouvoir retirer,
Tout droit dans la mer défendue
Où si souvent nef s'est perdue ;
Mais, quand on a peur, pour un peu
On se jetterait dans un feu.
Et nous craignions Charybde et Scylle
Moins que ces monstres "de Sicile.
Boreas vint tout à propos,
Qui nous mit l'esprit en repos ;
Il venait de devers Pélore.
Il me semble qu'il souffle encore,
Tant j'ai gardé le souvenir
Du bien qu'il nous fit à venir.
Ce bon vent, des vents le plus sage,
Nous porta par delà Pantage,
Le golfe dit Mégarien,
Et le bas Thapse, en moins de rien.
Le pauvre Orec Acliéménide
Nous servit en ces lieux de guide,
Et me disait tous les endroits
De la côte, en son Itbaquois,
Dont j'eus grand plaisir de m'instruire.
Vis-à-vis du fleuve Plemmyre, Assez près du fameux détroit Où le nocher le plus adroit A peur de Charybde et de ScyUe, On rencontre une petite île Dont Ortygie est le vieil nom.
Autrefois ville de renom, Dont madame la Renommée Chose bien étrange a semée :
Maint auteur, animal mentant, Nous donnant pour argent comptant Que le fleuve Alpheus d'Elide, Sans lanterne, flambeau, ni guide, Par certain sentier souterrain.
Lui, ses poissons et tout son train, Y va voir la source fameuse, Aréthuse, ou bien Arétheuse,
22' LE ■^^E■<}ILE travesti
Et s'y joint en bonne amitié ;
Puis, mêlant tous deux par moitié
Leurs eaux aussi claires que vitres,
Tous leurs poissons, toutes leurs huîtres,
Ils se vont rendre dans la mer,
Ce qui les fait bien renommer.
En cette île où terre nous prîmes,
Quelques sacrifices nous fîmes,
Où maint animal fut saigné
Comme on nous l'avait enseigné.
Nous vîmes la grasse campagne
Que la rivière Elore baigne.
Et de Paciiin les hauts rochers,
Si connus de tous les nochers.
Près de là l'on voit Camerine,
Des champs des Geloëns voisine,
Et le lieu qu'on nomme Gela,
Pour un fleuve passant par là.
Nous vîmes la haute Agrigente,
Qui de si bons chevaux enfante,
Séline, fertile en palmiers.
Et les rocs, craints des nautoniers,
Du promontoi]-e Lilybée,
Où mainte nef est absorbée.
Et puis Drepane me reçut,
Port funeste, où ma constance eut
A s'exercer de bonne sorte.
Quoique j'aie l'àme assez forte,
J'eus bien de la barbe à peler,
Et trouvai bien à qui parler.
Hélas! j'y perdis mon bon père
(Souvenir qui me desespère);
Il mourut, le pauvre vieillard!
S'il eût voulu mourir plus tard,
Il aurait vécu davantage ;
Il mourut, et c'est grand dommage.
Il m'aimait, je laimais autant,
Et plus mènie i|u"argent comptant.
Il mourut, et c'est tout vous dire.
Depuis on ne m'a point yu rire;