LIVRE QUATRIEME
Cependant la reine Didon
Perdait sa face de dondon
Pour prendre celle d'une étique,
Tant amour forcené la pique.
En vain, pour ce feu violet,
Causé par un désir follet,
La pauvrette boit à la neige :
Son chaud tourment point ne s'allège.
L'insensée a beau boire frais,
Elle ne se fait que des frais.
Tantôt d'^Eneas le mérite
Fait sa poitrine une marmite
Que fait brûler bûche et tison; .
Et tantôt la bonne maison
De ce ravissant personnage,
Donne l'assaut à son veuvage;
Et puis son visage charmant
Vient lui troubler l'entendement.
Cette pauvre reine des folles,
S'arrèi« à ses moindres paroles,
Toute seule s'en entretient,
Puis elle dit : « Mon cœur en tient,
Mon cœur à l'amour si rebelle,
Et ma franchise en a dans l'aile.
Hélas! que ne l'aî-je paré,
Le rude coup qu'on m'a tiré! »
Ayant sur le père d'Ascagne
Tant fait de châteaux en Espagne,
Elle s'en alla mettre au lit
Pour se reposer un petit.
Mais le repos, qui tout enchante,
A sa passion violente
Ne peut le remède donner ;
Elle ne fait qae se tourner
Pour trouver une bonne assiette.
Sa fièvre toujours l'inquiète;
Elle se perd, et le voit bien :
La malheureuse ne peut rien,
Elle s'irrite, elle se fâche,
Consulte la raison, et tâche
D'apaiser ses sens forcenés ;
Ma foi, ce n'est pas pour son nez.
Sitôt qu'elle vit la lumière,
Elle appela sa chambrière,
Et lui dit : « Faites-moi venir
Ma sœur, je veux l'entretenir. »
Cette sœur avait nom dame Anne, Teint olivâtre et nez de cane, Et bien moins belle que sa sœur, Mais aimable pour sa douceur, Capable d'une bonne affaire, Qui savait parler et se taire, Et si pleine de charité, Qu'en un cas de nécessité Elle eût été Dariolette, D'ailleurs de conscience nette.
Sitôt que la reine la vit, Rouge en visage, elle lui dit :
« 0 ma sœur Anne, ô ma fidèle, (La faisant asseoir auprès d'elle; Et lui jetant ses bras au cou), Dis-moi donc, ma sœur, pourquoi, d'où, Comment, par quelle destinée, Est venu chez moi cet Enée?