LIVRE QUATRIEME
D'un côté le Gétulien,
Larron comme un bohémien;
De l'autre côté le Numide,
Qui chevauche sans mors ni bride,.
Les Syrtes inhospitaliers,
Et les*^ Barcéens bandouliers,
La ville de Tyr offensée,
Votre Majesté menacée
Par notre frère, un vrai peiKlard,
Qui nous gâtera tôt ou tard-
Ces ennemis là mis ensemble
Vous avertis^-ent, ce me semble,
Que vous devez sonuer à vous.
On vous viendra rouer de coups :
Au lieu qu étant femme d'Enée,
Dont la flotte, ainsi malmenée,
Ne se trouve en ce port, sinon
Par l'entremise de Junon ;
Avec ce personnage, dis-je.
Si quelque voisin vous afflige
Et pense vous inquiéter,
Vous avez de quoi le frotter.
0 que votre ville naissante
S'en va devenir florissante.
Et que cet hymen bienheureux,
Par ces Phrygiens valeureux,
Va rendre notre état Punique
Victorieux et magnifique!
Vous n'avez qu'à remercier
Les dieux du ciel, et les prier
Que ce grand hymen s'accomplisse,
Et qu'^neas l'on divertisse
Si bien, que, sans courir ailleurs
Ni chercher des gîtes meilleurs,
Auprès de vous il s'accagnarde.
0 ma sœur! prenez-y bien garde.
Inventez bien adroitement
Des sujets de retardement.
Que de jour en jour on l'amuse;
Faites excuse sur excuse,
Dites que ses meilleurs vaisseaux Sont prêts de se mettre en morceaux, Qu'il n'est matelot qui ne fuie Orion, l'astre pisse-pluie, Et qu'on ne peut l'hiver flotter Sans grandement péricliter. »
Par cette harangue efficace, Didon, jadis toute de glace, Devint bientôt toute de feu; Et la pudeur, qu'encore un peu Dans son âme elle avait gardée, S'enfuit de la dévergondée.
En suite de ces beaux discours, La reine i^rit ses habits courts (Car avec une longue cotte On fait trop grand amas de crotte).
Et se coiffa d'un capuchon, Sans oublier masque et manchon, Pour aller en secret au temple.
Elle était de fort bon exemple,..
Et qui jamais en bonne foi Ne fit du temple un caquetoy?
Etant là. sa sœur avec elle, Chacune offrit une chandelle.
La bouche se gargarisa Et d'encens s'arornatisa:
Et puis on fit un sacrifice A Cérès des lois inventrice, Du poupelin et du pâté.
Qu'on croit aussi l'avoir été Du savoureux pain de Gonesse.
On offrit à cette déesse Deux brebis jeunes et de choix.
Le blond Phébus porte-carquoie, Inventeur de la sarabande, Eut part en cette digne offrande, Comme aussi Lyseus le blond, Grand dissipateur de jambon.
Dieu sait si l'on mit en arrière Junon, la déesse nocière,
LïVr.E QUATRIEME
Car c'est d'elle en semblable cas
De qui ron fait le plus grand cas.
Là, Didon, de fort bonne grâce,
Répandit le vin d'une tasse
Sur le front de la sœur d'un bœuf,
Blanche comrae une coque d'œuf,
Et puis fit quelques caracoles
A l'entour des saintes idoles,
Leur fit à tous de beaux présents.
Des animaux agonisants
Elle consulta les entrailles,
Qui sentaient bien fort les tripailles,
Dont le nez elle se boucha
Et très-sottement se fâcha.
Oh! vanité des Aruspices!
De quoi servent les sacrifices
A femme qui se meurt d'amour?
C'est chercher la lune en plein jour
Que de chercher quelque remède
Lorsque le grand mal la possède.
Elle a beau faire, il faut brûler,
Mourir de faim, sans se soûler,
Ou bien, pour contenter sa rage,
Faire parier le voisinage.
Son pauvre esprit, devenu fou,
La fait courir sans savoir où ;
Ce feu grégeois toujours s'augmente.
Et dévore la pauvre amante.
Versât-elle de pleurs un seau,
Ce feu grégeois brûle dans l'eau,
Et la brûlerait de plus belle.
Par Mahom, c'est grand'pitié d'elle!
Tout ainsi, par comparaison,
Quand, friand de la venaison,
Un pasteur, dans les bois de Crète,
A transpercé d'une sagette,
Ori bien, si vous voulez, d'un dard,
Une biche de part en part.
Après l'avoir longtemps chassée,
Sans bien savoir s'il l'a blessée,
lE VIRGILE TRAVES'n. — II. S
Il s'en va comme il est venu, Et le pauvre animal cornu, Je me trompe, car la femelle (Autre n'en sait la raison qu'elle) N"a ni corne ni cornichon, Non plus que son petit bichon, Devant qu'il ait armé sa tète; Retournons à la pauvre bête :
Elle fuit au travers des bois, Qui sont drus au pays CrétoiS; Comme une biche frénétique, Portant la flèche qui la pique Toujours attachée à son flanc, Duquel sort un ruisseau de sang. L'application est aisée Sur Didon d'amour embrasée.
Elle prend messire ^neas.
Et, le tiraillant par le bras, Le promène parmi la ville.
Comme Enée a l'âme civile Et la Didon beaucoup d'amour, A chaque passage et détour On se faisait cent déférences, Et deux cent trente révérences; Ce sont, si bien vous supputez, Trois cent treDte civilités.
Elle lui montrait ses richesses, Le dessin de ses forteresses; Chemin faisant, le caressait, Caressant, se radoucissait; Puis rougissait de sa sottise, La pauvre malheureuse Elise; Puis pâlissait davoir rougi.
Ayant peur d'avoir mal agi.
Pour le dessein qu'elle a de plaire, Ce qui n'est pas petite aâ"aire.
Souvent elle se méprenait Alors qu'elle l'entretenait, Et prenait Gaultier pour Garguille Elle babille et rebabille,