LIVRE QUATRIÈME
Vous trouverez à qui parler.
Je saurai fort bien démêler.
Malgré vos dents, cette fusée, Fussiez-vous cent fois plus rusée.
Confessez-le-moi sans mentir :
"Vous avez eu soupçon de Tyr, Et, pour cela, fait dans Carthage Tout ce plaisant remue-ménage ; Tous vos desseins sont découverts, Et réussiront a l'envers.
Certes, vous et moi, ce me semble, En nous racommodant ensemble, Passerions bien mieux notre temps.
Vos désirs sont déjà contens :
Didon meurt d'amour pour Enée; Assemblons -les par hyménée.
Je consens que le Phrygien Soit maître du Sidonien, Et verrai le prince de Troie Gouverner Carthage avec joie.
Eh bien, est-il bon, le parti?
Lui dit Jimon. — J'aurais menti Si je vous disais le contraire.
Dit Vénus, et dans cette affaire Que vous venez de proposer, Je ne vois rien à refuser. »
Elle voyait pourtant la dame Junon jusqu'au fond de son âme, Et que la proposition N'était que pure invention, Afin que sa chère Lybie Fût à couvert de l'Italie :
Mais à fourbe fourbe et demi.
« Vouloir être votre ennemi Et prendre contre vous querelle, Cest se vouloir perdre, dit-elle :
On n'y peut gagner que des coups.
Je sais fort bien qu'un diable et vous Etes quasi la même chose.
Et que quand fâcher on vous ose,
Il vaudrait mieux être pendu.
Or, pour cet hymen préten'iu,
Je doute bien fort de l'affaire,
Car le Destin nous est contraire :
Jupiter est pour le Destin,
Qui veut que l'on parle latin
Quelque jour par toute la terre.
Il vous craint comme le tonnerre .
Faites le diabie à la maison,
Vous le mettrez à la raison,
Ou plutôt faites-lui caresse ;
Vous connaissez bien sa faiblesse.
Et lorsque vous l'avez flatté,
Si c'était votre volonté,
Qu'il ferait la fausse monnoie;
Que. sans se soucier si Troie
En Pvome ressuscitera,
Tout s'en ira comme il pourra.
Bien ou mal, pourvu qu'il vous plaise ;
Que le sort en g-ronde ou s'en taise,
Le Seigneur s'en souciera peu,
Et tournera la chose en jeu.
Dressez donc votre batterie;
J'assure V^otre Seig-neurie
Que, de mon côté, je ferai
Merveilles, ou je ne pourrai. »
Ainsi parla Vénus la belle.
Junon, fort satisfaite d'elle, Lui fit quelques compliments courts, Puis reprit ainsi le discours :
« Je me charge de cette affaire, Pourvu que nous puissions nous taire, Et chacune de son côté Agisse avec fidélité.
Voici comment je veux m'y prendre, Et le piège que je veux tendre :
Demain, ma Didon s'en ira.
Sitôt que le soleil luira, A la chasse avec votre Enée; Une bourrasque inopinée.